Une société centrée sur l’accélération peut-elle encore innover ?

15558334957_1b79fa6a49_zDans son dernier livre, The American technological challenge, Jan Vijg, directeur du département de génétique au Albert Einstein College of Medecine à New York, fait état d’un recul de l’innovation depuis les années 70. Il explique cette « décélération » par le niveau de développement atteint au sein des sociétés occidentales (OCDE). L’absence de guerre, un bon niveau de vie, la puissance et l’efficacité des États expliqueraient notre repli sur l’existant et le caractère peu révolutionnaire des innovations actuelles [1].

Ici, nous souhaitons formuler une hypothèse certes différente mais pas antithétique. Et si, paradoxalement, la cadence de l’innovation décélérait du fait de l’accélération générale du rythme de vie –qu’elle soit économique, politique, scientifique ou purement individuelle- caractéristique des sociétés postmodernes ? En voulant aller toujours plus vite, nous nous priverions du temps nécessaire à la concrétisation voire à l’émergence de l’innovation.

Dans les lignes qui vont suivre, nous chercherons à expliciter le concept d’innovation afin d’expliquer 1) pourquoi elle est difficile à mettre en place, 2) pourquoi nous en avons grandement besoin et, 3) pourquoi les conditions de son plein épanouissement ne sont pas réunies.

Instant sémantique

Avant toute chose, il est important de pointer le manque récurrent de rigueur qui caractérise l’emploi du terme d’innovation et qui l’envoie gonfler les rangs des concepts tarte à la crème, tels que la RSE, l’égalité ou encore le progrès. Du cabinet de conseil en optimisation fiscale à l’entreprise productrice de luminaires, aujourd’hui, tout le monde se réclame de l’innovation. Dès lors, comment la définir sans en appauvrir le sens ?

L’innovation est la dernière étape d’un processus que l’on peut, schématiquement, décomposer en trois grands moments :

1) Le temps de la créativité (émergence de l’idée)

2) Le temps de l’invention (concrétisation de l’idée)

3) Le temps de l’innovation (appropriation et diffusion de l’invention)

Si les deux premières phases peuvent être individuelles, la troisième est nécessairement collective. Une invention, qu’il s’agisse d’un produit, d’une méthode ou encore d’une procédure, ne devient innovante qu’à condition qu’elle sorte de l’isoloir de la pure bonne idée pour être collectivement adoptée et transformer les usages. C’est une thèse développée par Norbert Alter, professeur de sociologie à Dauphine : il faut « distinguer l’invention, qui n’est « qu’ » une création, de l’innovation, qui consiste à donner sens et effectivité à cette création »[2]. L’invention « représente une nouvelle donne, la création d’une nouveauté technique ou organisationnelle, concernant des biens, des services ou des dispositifs, alors que l’innovation représente l’ensemble du processus social et économique amenant l’invention à être finalement utilisée, ou pas. »[3]

L’enjeu primordial d’une innovation réussie –il n’est pas exclusif- est donc celui de l’appropriation afin que la bonne idée s’enracine dans la pratique et soit porteuse de sens.

Ces éléments de discussion préliminaires nous permettent d’ores et déjà de disqualifier la tendance à assimiler l’innovation à la seule idée de « nouveauté » et, plus précisément, de nouveauté commercialisable. Lorsqu’Apple installe un dispositif de reconnaissance digitale sur son Iphone 5, l’entreprise n’innove pas, elle augmente son produit d’une « fonctionnalité hameçon » pour entretenir le désir d’achat et assurer les ventes du futur téléphone. En d’autres termes, elle entretient ou consolide sa position mais ne modifie ni le marché ni les usages[4]. À moins de réduire l’innovation à une dimension purement incrémentale, pour reprendre le mot de Schumpeter, on délaissera la nouveauté comme condition suffisante à son épanouissement pour s’intéresser à sa visée transformatrice ; ce qui n’est pas sans soulever certaines problématiques majeures, comme celle du rapport à l’ordre établi et à son inertie.

« Notre industrie ne respecte pas la tradition, elle respecte seulement l’innovation. »[5]

Plus facile à dire qu’à faire. Le couple antagonique tradition/innovation révèle une tension désormais bien connue au sein de l’entreprise : celle de la nécessité stratégique de se renouveler tout en réduisant au maximum l’incertitude et le risque liés au changement. Dans un contexte d’économie de marché hyperconcurrentielle, une firme ne saurait figer trop longuement ses positions à moins de voir ses parts de marché diminuer sous la pression créative de ses challengers ou des nouveaux entrants. La nouveauté incrémentale à laquelle nous avons déjà fait référence, apparaît ici comme une façon de maximiser les profits et de temporiser l’innovation : certes la nouveauté contient toujours une part d’incertitude, mais elle reste moins risquée qu’une innovation en ce qu’elle ne vise pas à modifier les pratiques et/ou le marché.

De plus, l’innovation est toujours une transgression. Elle implique une remise en question de l’existant et suppose l’aménagement de cadres spatio-temporels spécifiques lui permettant de s’épanouir tout en conservant une organisation à la fois souple et structurante. Bien que l’innovation ait un effet réformateur, elle ne saurait se concrétiser sans un minimum de stabilité.

Dans ce contexte, et malgré les nombreux diagnostics sur le besoin d’innovation, on comprend toute les difficultés et réticences qu’il peut y avoir à développer une politique efficace en la matière.

Du besoin pressant d’innovation

Avons-nous, depuis 40 ans, trop favorisé l’incrémental au détriment du disruptif (donc, d’une certaine façon, trop conforter les choses à rester ce qu’elles sont), comme semble le suggérer Jan Vijg ? Une chose est sûre, nous sommes aujourd’hui face à un besoin d’innovation disruptive à échelle systémique, comme en atteste, parmi une foule d’autres exemples, le tristement célèbre « jour du dépassement ». Les grandes crises écologique, sociale et économique sont l’occasion, comme le rappelle Bernard Stiegler dans cette vidéo, d’affiner notre connaissance des limites pour mieux les dépasser[6] via l’innovation. Encore faut-il ne pas se priver d’emblée de la possibilité d’innover.

Le temps comme condition nécessaire à l’innovation

Précisons d’ores et déjà que l’idée ici présentée n’est pas de ralentir l’innovation[7]. Il s’agit plutôt de concevoir le temps comme une variable souvent incompressible et, en conséquence, comme une ressource nécessairement mobilisable au sein du processus d’innovation.

Dans un papier présenté au colloque EGOS 2010 de Lisbonne intitulé « Slow innovation », Marc Steen et Steven Dhondt, tous deux consultants spécialistes en science de l’organisation, constatent que beaucoup d’échecs en matière d’innovation sont liés à la structuration de son processus et à l’idée, très répandue chez les chercheurs en gestion, que l’avantage suprême en matière de compétitivité n’est autre que la compression des délais. Selon les deux analystes, cette croyance a pour effet de transformer le processus d’innovation en une approche technocratique peu productive avec, en son centre, la volonté illusoire de contrôle total[8]. Nous retrouvons une idée similaire chez Norbert Alter avec le concept d’ « innovation dogmatique »[9] où celle-ci est imposée par le haut à l’organisation sans le délai nécessaire à l’adaptation de la bonne idée par la pratique (confrontation avec le réel), à son appropriation par les acteurs et, enfin, à la création de sens.

Fétichisme de la vitesse

La vitesse est devenu un totem des sociétés occidentales[10], obsédées par le « faire vite et bien ». Sa sacralisation est telle que nous appliquons une logique d’accélération à chacune de nos activités. Des NTIC aux moyens de transports en passant par les algorithmes de traitement hypercomplexes, nous calquons le modèle de nos créations scientifiques et techniques sur nos activités sociales, politiques et économiques en espérant libérer indéfiniment des unités de temps mobilisables pour de nouvelles actions. Si l’intention est louable, nombre de nos objectifs ne peuvent cependant pas faire l’objet d’une réduction infinie des délais d’exécution sans contrepartie. Le fast food ou la fast fashion sont là pour nous rappeler que le « faire vite » est souvent difficilement conciliable avec le « faire bien ».

En amont, comme en aval, l’innovation ne se prête que très difficilement à la compression des délais. La connaissance et la remise en question de l’existant qu’elle implique, ainsi que son appropriation et sa diffusion[11] supposent qu’on lui accorde un cadre temporel particulier où la vitesse n’a pas sa place comme élément central du processus (ce qui ne veut pas dire qu’une innovation ne puisse pas rapidement voir le jour).

Enfin, on peut interroger jusqu’aux conditions d’émergence de l’innovation dans une société trop accélérée pour se penser elle-même. La vitesse n’est-elle pas un obstacle à la réflexivité ? Celle-ci est pourtant indispensable à la naissance de l’innovation.

Pour aller plus loin: 

[1]http://www.trop-libre.fr/croissance-2/la-fin-des-innovations-interview-exclusive-de-jan-vijg-au-coeur-du-d%C3%A9bat-%C3%A9conomique-am%C3%A9ricain-2

[2]Alter Norbert, « 1. L’innovation : un processus collectif ambigu », in Norbert Alter , Les logiques de l’innovation, La Découverte « Recherches », 2002 p. 13-40.

[3] Ibid.

[4] Sur ce point, notons que la seule et véritable grande « innovation produit » d’Appledepuis la commercialisation des smartphones furent les applications.

[5]Satya Nadella, nouveau président de Microsoft, cité par Erick Haehnsen, « Quand l’innovation « disruptive » impose sa loi à l’économie », La tribune, 10 mars 2014

[6] Il serait, malheureusement, plus juste de dire que les crises nous confrontent à des limites qui auraient dû être anticipées et dépassées avant l’entrée en crise.

[7] On se rappellera, à ce sujet, la polémique de décembre dernier, justifiée par l’incompréhension de certains commentateurs, autour des propos tenus par Arnaud Montebourg lors de la conférence LeWeb : Jérôme Lefilliâtre, « La vraie-fausse gaffe d’Arnaud Montebourg sur l’innovation et les vieux business », Challenges, 13 décembre 2013

[8] Tout se passe comme si l’on cherchait à développer des techniques de management de l’innovation plus centrées sur la compression des délais de l’innovation que sur l’innovation elle-même.

[9]Alter Norbert, « 1. L’innovation : un processus collectif ambigu », in Norbert Alter, Les logiques de l’innovation

La Découverte « Recherches », 2002 p. 13-40.

[10] Sur ce point, lire le passionnant ouvrage d’Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, publié chez La Découverte.

[11] La généralisation de l’innovation, comme le souligne Norbert Alter, est conditionnée par des « rationalités » –économique, juridique, technique, symbolique- très variées et parfois contradictoires[11]. Cette divergence peut engendrer un problème temporel d’une autre nature venant s’ajouter au premier : celui du décalage entre l’invention et l’innovation. Notons, par exemple, que l’Airbag, ne passa de l’une à l’autre qu’une dizaine d’année après sa création pour des questions de rentabilité économique (combien de morts « évitables » entre temps ?). C’est certainement la même logique qui s’applique aujourd’hui aux énergies renouvelables.

« Crédit photo Flickr: Dennis Skley»

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