Une Europe ingouvernable ?

3388976155_0c086d0977_oUne Europe ingouvernable ?

Par Corinne Deloy,

En Europe, le clivage droite/gauche s’efface au profit d’une fracture exclus/exclus qui menace l’avenir des démocraties du vieux continent.

 

Des scrutins de moins en moins lisibles

Les élections permettent de moins en moins facilement de dégager des majorités claires dans les Etats membres de l’Union européenne. La moitié d’entre eux (14 sur 28) sont aujourd’hui gouvernés par une coalition droite/gauche : Allemagne, Autriche, Croatie, Estonie, Finlande, Grèce, Irlande,Italie, Lituanie, Luxembourg, Pays-Bas, République tchèque, Roumanie et Slovénie. Ils n’étaient que six au début des années 2000.

Au Portugal, le Parti social-démocrate (PSD) et le Parti socialiste (PS) ont dû s’engager, en amont des dernières élections législatives de 2011, à respecter les objectifs du programme économique (assainissement des finances publiques du pays, mise en œuvre de réformes structurelles et réduction de la dette publique) imposés par le FMI et l’Union européenne en échange d’un plan d’aide de 78 milliards d’euros. L’extrême gauche seule avait refusé de participer aux négociations.

Sept partis sont entrés au parlement bulgare à l’issue des élections du 5 octobre dernier et la formation du prochain gouvernement s’avère difficile alors même que Sofia a plus que jamais besoin de stabilité et de confiance. Ce scrutin législatif, le troisième en cinq ans, pourrait ne pas permettre à la Bulgarie de sortir de la crise politique.

Quelques semaines plus tôt, en Suède, le Parti social-démocrate a obtenu le deuxième résultat le plus faible de son histoire (après 2010) et Stefan Löfven dirige désormais une coalition minoritaire, le parti représentant la gauche radicale ayant refusé d’entrer dans un gouvernement qui regroupe les sociaux-démocrates et les écologistes. Si la chose n’est pas inhabituelle dans le royaume scandinave, il reste que les populistes des Démocrates de Suède (DS), qui ont réalisé une forte poussée et réussi à s’imposer comme la troisième force politique du pays, pourraient mettre à mal la culture suédoise du consensus.

Deux scrutins organisés à six semaines d’intervalle ont été nécessaires en 2012 en Grèce pour parvenir à dégager une majorité capable de gouverner le pays. L’année suivante, les élections italiennes ont accouché d’une Italie ingouvernable. Les Slovènes ont renouvelé leur parlement à trois reprises en moins de six ans ; dans ce pays, la fragilité des majorités issues des urnes fragilise, voire empêche, la mise en place des réformes pourtant indispensables.

L’union nationale, témoin du désarroi des politiques

Dans certains pays (Autriche, Finlande, Irlande, Luxembourg, Pays-Bas et Slovénie), la coalition droite/gauche est une configuration traditionnelle ; dans d’autres, elle demeure exceptionnelle même si des précédents existent (Allemagne, Croatie, Estonie, Lituanie). Enfin dans certains Etats membres (Italie, Grèce, République tchèque et Roumanie), l’alliance de la gauche et de la droite au gouvernement est une conséquence de la crise – ou plutôt des crises, politique et économique –, qu’ils traversent.

L’union nationale est parfois évoquée en France comme la solution aux problèmes du pays. Envisagée comme l’alliance du meilleur des deux bords de l’échiquier politique, elle a en effet de quoi séduire. La réalité est pourtant tout autre : les gouvernements de coalition ne relèvent pas d’une décision des politiques de s’allier pour être plus efficaces mais résultent du recul électoral des formations de gouvernement.

Gauche et droite peinent à attirer les électeurs, notamment populaires, qui leur reprochent leur indifférence à leurs problèmes dans un monde où l’emploi n’est plus garanti et où les statuts professionnels se multiplient et se précarisent. L’uniformisation de leurs propositions et de leurs actions quand ils sont aux responsabilités a entraîné une certaine confusion au sein de l’électorat qui peine à percevoir ce qui différencie les deux bords de l’échiquier. En outre, l’affaiblissement continu des marges de manœuvre dans un monde globalisé où l’action politique tend à se confondre avec l’adaptation aux contraintes économiques extérieures d’un côté et l’accroissement de la volatilité de l’électorat aujourd’hui émancipé de ses appartenances traditionnelles de l’autre conduisent les partis de gouvernement à se recentrer pour espérer rassembler au-delà de leur base traditionnelle. L’alliance entre la gauche et la droite à la tête d’un pays accentue encore l’idée (mise en avant par les populistes) que loin de s’opposer, ces tendances sont les deux faces d’une même politique. Les populistes, qui réfutent le clivage gauche/droite, peuvent alors se présenter comme les seuls porteurs d’une véritable politique alternative et donc comme la seule véritable opposition.

Menace sur la société

Recul des partis de gouvernement et hausse des partis populistes sont deux phénomènes concomitants. Liés à l’affaiblissement de la participation électorale, ils témoignent d’une grave crise de la représentation. Au cours des dernières années, le clivage gauche/droite a en effet perdu de son acuité dans les démocraties européennes au profit de celui opposant les forces de l’innovation à celles de la protection qui structure de plus en plus souvent les choix et les décisions politiques.

D’un côté, une fraction (encore ?) minoritaire mais importante des citoyens du vieux continent se servent des mouvements populistes pour exprimer leur malaise croissant et exercer une pression sur leurs gouvernements, quand ils ne décident pas de se retirer tout simplement du débat démocratique en choisissant l’abstention. Ils sont reconnaissants aux populistes de ne pas être sourds à leurs angoisses et à leurs problèmes et de se faire les porte-parole de leur malaise. Leur vote en leur faveur exprime cependant moins leur volonté de mettre à bas le système actuel que le désir de s’en voir reconnus membres et acteurs à part entière.

De l’autre côté, on trouve des citoyens actifs, confiants dans leurs capacités à conserver leur place au sein d’un monde globalisé, désireux d’intervenir dans le processus de décision et de contrôler leurs gouvernants, exigeant davantage de transparence et cherchant à inventer de nouvelles formes de démocratie.

Ce nouveau clivage inclus/exclus menace l’interdépendance entre les citoyens et jusqu’à l’idée même de société. Une lourde responsabilité pèse donc aujourd’hui sur les dirigeants – politiques mais aussi économiques, culturels, etc. – européens confrontés au défi d’inventer les formes capables de nous garantir un avenir commun.

Pour l’heure, les réponses se font attendre au risque que s’aggravent encore la crise de confiance et de légitimité comme le malaise de l’opinion.

Crédit photo : Pietro Naj-Oleari

Il y a 3 commentaires

  1. We Are Innovation

    Une analyse pertinente de l’effondrement de nos contrats sociaux face à la menace de la récession et sous la pression des politiques court-termistes. Il conviendrait en effet de retrouver un dialogue qui construise « un avenir commun » en se concentrant sur les problèmes que rencontre la société sous la menace d’un réel effondrement après la fracture social que l’on traverse d’ores et déjà. Les moyens pour y parvenir restent à créer dans le cadre d’une politique risquée qui se focalise sur l’innovation comme vecteur de croissance, misant sur le long terme, voyant plus loin qu’elle ne voie aujourd’hui.

  2. Gérard COULON, vice-président du Conseil Général de la Manche

    D’accord avec votre analyse et le commentaire de We Are Innovation. C’est particulièrement vrai en France où nous pensons résoudre nos problèmes avec des solutions complètement éculées et où personne ne veut se remettre en cause que ce soient les politiques, les syndicats…les inclus défendant leur pré carré au détriment des exclus de plus en plus marginalisés. Si nous n’acceptons pas une véritable révolution de nos modes de gouvernance, si nous refusons de donner à chacun sa chance en n’enlevant pas tous ces carcans qui freinent l’initiative privée, si nous continuons à bricoler en créant des petits boulots au rabais pour protéger ceux qui ont des statuts privilégiés, nous allons à la catastrophe et risquons une révolution non contrôlée qui peut faire craindre le pire pour les jeunes générations. Que tous ceux qu’une telle situation indigne le fassent savoir en la dénonçant par tous les moyens mis à notre disposition et soient acteurs de solutions nouvelles.