The United States of Google

« Chaque année à Austin, au Texas, le gotha du web se réunit en grande pompe. Les patrons de Google y sont accueillis en véritables rock-stars. Ou plutôt, en sauveurs. Les Etats ne parviennent pas à réduire leurs émissions de CO2 ? Google construit son propre parc à énergie solaire (…) Google, et de manière plus générale, les grands services de l’Internet, sont en train de prendre, sans qu’on s’en rende compte, la place de l’Etat, des Etats, dans la gestion quotidienne de nos droits et libertés. Dans quelle mesure doit-on s’en inquiéter ? ». Götz Hamann, Khuê Pham et Heinrich Wefing, auteurs de « The United States of Google », nous dépeignent dans un monde que nous pensions connaître, à travers les grand-messes et autre « talk » hyper-médiatisés des GAFA.  « Une conférence sur la cyberguerre et toutes les nouvelles startups va démarrer, Edward Snowden se connecte depuis Moscou, la sœur de Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, interviewe les producteurs de la série télé « House of Cards ». Le tout donne l’impression d’un grand mélange chatoyant, d’une joyeuse séance plénière du futur, tenue par la culture médiatique ». 

 

La nouvelle ère politique.

Jared Cohen, 32 ans, est le directeur du think tank « Google Ideas » et auteur d’un manifeste « The New Digital Age ». Son ouvrage ne s’intéresse pas au présent. Il est d’ailleurs rédigépour l’essentiel, au futur. Une utopie politique dans laquelle les gouvernements, les parlements, les Etats ne joueront qu’un rôle minime, remplacés par quelque chose de plus grand, de plus puissant. Cette transcendance, c’est la technique. Comme les auteurs du manifeste, Google met en cause les mécanismes politiques traditionnels, tout en affirmant vouloir se distinguer d’autres entreprises obsédées par le profit. Mais Google vise plus haut : l’entreprise veut diffuser une idéologie. « La terre est régie par des fonctionnaires, des bureaucrates, des délégués ? Conférences, congrès de partis, rencontres au sommet légifèrent, promulguent des décrets et signent des traités, font des compromis qui déterminent nos vies ? Il s’agit du vieux monde. Du monde de la politique. Du monde d’avant Google ». 

 

Une nouvelle réalité pour les employés.

 

Google est plus puissant que les autres groupements industriels de la planète. Si la multinationale ne possède ni porte-avions, ni police, ni tribunaux ou prisons, elle n’en demeure pas moins puissante.  L’entreprise régit nos existences par le code. « Ce code, ces logiciels, déterminent l’expérience que nous faisons du monde. Ce code enregistre avec qui nous communiquons, ce que nous achetons. Il nous propose des façons de mieux dormir et de manger plus sainement ». Pour le juriste Lawrence Lessig, professeur à l’université de Harvard et spécialiste du droit constitutionnel, le code est la nouvelle loi : « code is law ».

 

Et si la Silicon Valley était un état en soi ?

 

La Cour de Justice de l’Union Européenne a récemment décidé que Google devait se conformer aux lois propres à chaque pays. Une décision qui ne menace pas vraiment la toute puissance de Google. Droit à l’oubli, déréférencement de données sensibles… le bras de fer est tendu entre les Etats et les multinationales de l’internet. L’heure du choix approche : « le code ou la loi ? L’ordinateur ou des compromis ? Des algorithmes ou des conventions ? Les Etats sont-ils un problème ou une solution ? ». Une gouvernance alternative est en train de voir le jour. Des utopies avec leurs propres rites et leur propre religion. Depuis longtemps, des milliers de travailleurs du secteur des technologies s’adonnent, une fois par an, à un pèlerinage dans le désert de Black Rock dans le Nevada, lors du festival « Burning Man ».  « Le titre de cet ouvrage est un joli pied de nez à son contenu. The United States of Google raconte en effet comment Google, pour aller jusqu’au bout de ses objectifs technologiques, idéologiques et commerciaux, ignore l’Etat tout en construisant sa propre vision d’un Etat fantôme exclusivement techno-centré ». 

 

De manière plus généralisée, il semblerait que Google et l’ensemble des services proposés sur internet se substituent à l’Etat, aux Etats, dans la gestion quotidienne de nos droits et de nos libertés. C’est dans les années 2000 que les grandes plateformes telles qu’Amazon ou Facebook ont commencé à proposer leurs services à vocation hégémonique, reposant sur un business-mode publicitaire, exploitant pour l’essentiel la donnée personnelle. Une stratégie pernicieuse selon les auteurs, car le piège se referme rapidement sur l’internaute : « améliorer en permanence les services en se basant sur une centralisation et une exploitation massive des données personnelles et de navigation. Petit à petit, réduire le périmètre d’exploration et de navigation de l’internaute. Orienter les résultats, montrer des « contenus associés », proposer encore et encore des contenus similaires. Détruire petit à petit ce qui est peut-être la plus grande qualité d’internet : la sérendipité, soit la possibilité de faire des découvertes accidentelles ». 

 

Quant aux Etats, ils sont in fine complices de Google, déléguant des pans entiers de leurs missions régaliennes. De la même façon, quand des ministres du gouvernement français préfèrent que les services web et les réseaux sociaux gèrent les propos déplacés des usagers invoquant « une prise de responsabilité », ils leurs cèdent, par la même occasion,un de nos droits les plus fondamentaux : la liberté d’expression. « Nous avons la chance de vivre une époque de mutation fondamentale dans l’histoire humaine. Il appartient collectivement à tous les acteurs de nos sociétés d’en faire une révolution au service de l’Homme et non un abandon généralisé de nos valeurs à quelques acteurs dominants ou à des Etats sans gouvernail ». 

Farid Gueham

Pour aller plus loin :

-       « Comment les algorithmes détruisent la sérendipité », Ina Global.fr

-       « Pour la France, la gouvernance d’Internet est aux mains des Gafa », Les Echos.fr

-       « Etat, GAFA, citoyen lambda : qui sont les maîtres des données ? », le monde des grandes écoles.

 

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