Quand la gauche était libérale…

libéralisme gaucheQuand la gauche était libérale…

Par Kevin Brookes et Jérôme Perrier

Kevin Brookes est doctorant en science politique, enseignant à Sciences Po Grenoble et co-auteur de deux notes sur « l’État innovant » publiées par Fondapol. Jérôme Perrier est normalien, agrégé et docteur en histoire, et chargé de conférences à Sciences Po Paris.

Pourquoi s’étonner du fait qu’Emmanuel Macron affirme que le libéralisme représente une valeur de gauche ? Pour les auteurs, la gauche est historiquement liée aux idées libérales.

Les déclarations d’Emmanuel Macron selon lequel «le libéralisme est une valeur de gauche» (Le Monde, 27 septembre) semblent avoir suscité la consternation dans une partie de son camp et l’étonnement dans une autre partie de l’opinion publique (lire la tribune Réponse à Emmanuel Macron : la liberté est une valeur de gauche, pas le libéralisme). On est pourtant en droit de s’étonner d’un tel étonnement. Un simple détour par le passé suffit en effet à montrer que les propos du ministre de l’économie n’ont vraiment rien d’iconoclastes. Il convient pour s’en convaincre de faire un petit rappel historique, en revenant au XVIIIe siècle, au moment où s’est épanouie la philosophie libérale. Celle-ci est alors une force émancipatrice, qui entend mettre à bas les vestiges de la féodalité et les innombrables privilèges qui font de la société d’Ancien Régime une société profondément inique, dans laquelle le droit pour chacun de réaliser son projet de vie s’avère être une pure illusion pour une immense majorité de la population.

  • Refus du socialisme collectiviste

Il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce qu’au début du XIXe siècle, et tout particulièrement sous la Restauration, toute la gauche ait été essentiellement libérale. Selon l’historien Jacques Julliard, cette «gauche libérale» accepte, sur le plan économique, l’existence de passions et d’intérêts qui poussent les hommes à échanger entre eux dans le cadre d’un marché où les préférences et les opinions de chacun s’expriment pacifiquement. Cette gauche reprend à son compte le primat que Benjamin Constant accordait à la «liberté des modernes» (le droit à une sphère privée à l’abri des interférences du pouvoir) sur la «liberté des anciens» (le droit de participer à l’exercice du pouvoir). Enfin, sur le plan politique, la gauche libérale reprend l’idée maîtresse de Montesquieu selon laquelle il convient de mettre des bornes aux éventuels abus des gouvernants en séparant et équilibrant les pouvoirs. Si cette tendance libérale était largement majoritaire au sein de la gauche sous la Restauration, deux tournants vont ensuite altérer son identité intellectuelle. D’abord le développement à partir des années 1840 d’un socialisme d’État aux antipodes du libéralisme de l’individu, puis la montée en puissance à partir des années 1880, de la doctrine marxiste. Une hégémonie progressive qui a abouti à marginaliser les libéraux de gauche attachés à la République et à la laïcité mais refusant le socialisme collectiviste. C’est ainsi que par exemple ce que l’on pourrait appeler le «radical-libéralisme» d’Alain – un individualisme de gauche assumé et explicitement hostile à tout étatisme envahissant – va devenir de plus en plus marginal au sein même du courant radical. Depuis, l’aile libérale de la gauche française n’a eu que de rares occasions de pouvoir s’exprimer.

  • Concilier liberté et égalité

Toutefois, il n’est pas suffisant de clore ce débat par de simples exemples empruntés au passé. Ici, la philosophie politique doit prendre le relais de l’histoire. Le libéralisme serait-il par essence incompatible avec la gauche ? A dire vrai, c’est plutôt le constat inverse qui semble devoir s’imposer. En effet, si l’on définit le libéralisme comme la défense intransigeante des droits de l’individu, force est de constater qu’il existe des affinités électives indéniables entre ce principe et certains des fondements les plus établis de la gauche. On pense notamment à sa philosophie du progrès qui vise à l’épanouissement des individus en rupture avec le primat accordé aux valeurs communautaires (religion, famille, nation.). L’aspiration à l’égalité de la gauche entre également en résonance avec le souci constant des libéraux d’abolir toutes formes de corporations professionnelles et de rigidités qui sont autant d’entraves à la mobilité sociale. En réalité, l’aspiration de la gauche à une société plurielle et ouverte ne peut trouver sa pleine expression que dans une société libre où les citoyens sont traités comme des individus dotés des mêmes droits. Depuis la fin du XIXe siècle, des intellectuels ont d’ailleurs tenté à de multiples reprises de fonder un «socialisme libéral» conciliant liberté et égalité, en voyant dans l’État un simple moyen visant à donner à chaque individu les outils nécessaires à la réalisation de ses propres fins. Une telle ambition s’est ainsi exprimée à travers le solidarisme français (théorisé par Léon Bourgeois à la fin du XIXe siècle), le «nouveau libéralisme» anglais, ou encore le socialisme libéral italien. Ces diverses tentatives rappellent à ceux que les propos de Monsieur Macron hérissent que sur le plan intellectuel, il a existé diverses alternatives au socialisme d’État à gauche.

  • Larrons en foire

Or, parce que le libéralisme transcende le clivage droite-gauche, on peut qualifier le libéralisme de la classe politique française d’«hémiplégique», en ceci qu’il s’exprime toujours à travers un seul de ses versants, mais n’apparaît jamais complet. Ainsi, le «libéralisme culturel» (la défense active des libertés individuelles dans le domaine des mœurs) est aujourd’hui en France une philosophie véhiculée essentiellement par la gauche. Il suffit pour s’en convaincre de penser au psychodrame créé par la loi sur le mariage pour tous portée par la gauche et dénoncée par une grande partie de la droite au nom d’un conservatisme bien peu libéral. Mais cette même gauche, qui défend le droit pour chacun de vivre sa vie comme il l’entend, a dans le même temps tendance à vouloir s’immiscer dans l’économie et ne cesse de multiplier les entraves à l’initiative individuelle par un amoncellement dissuasif de taxes et de réglementations. Par ailleurs, bien souvent, les plus ardents défenseurs du libéralisme économique (ceux qui dénoncent à longueur de journée une fiscalité punitive) s’entendent comme larrons en foire avec les plus conservateurs pour promouvoir une vision de la société qui est la leur mais qui n’a plus grand-chose de libérale dès lors qu’elle prétend s’imposer à tous.

Si la gauche de M. Macron entend démontrer que le libéralisme et la gauche ne sont pas incompatibles, elle doit tirer la leçon de ces expériences passées et assumer l’idée que la liberté est un tout et qu’il n’y a rien de honteux à défendre la liberté économique avec celle des mœurs. Bref, défendre le droit pour les citoyens de choisir leur projet de vie et de le poursuivre sans avoir à surmonter au quotidien une quantité d’obstacles dissuasifs. C’est à ce prix que la gauche parviendra à redécouvrir et faire redécouvrir les vertus émancipatrices de la liberté.

crédit photo : OECD Organisation for Economic Co-operation and Development

En savoir plus http://www.liberation.fr/debats/2015/10/01/quand-la-gauche-etait-liberale_1395163


À noter: les points de vue exprimés par les auteurs dans leurs papiers ne reflètent pas nécessairement les positions de la Fondation pour l’innovation politique et ne peuvent en aucun cas lui être systématiquement attribués. 


Il y a un commentaire

  1. issartier

    Le père de mon arrière grand-père ,instituteur public dans le sud de la Creuse, a été révoqué sous Louis Philippe en tant que « libéral ». C’est à dire opposé au pouvoir absolu. Il en a profité pour construire sa maison et y ouvrir une école libre, en y réservant une pièce de classe. Tous les élèves de l’ancienne école publique, située à 6 km, sont venus à pieds à cette nouvelle école….

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