Opinion : combattre la désinformation est bien plus difficile que lutter contre l’ignorance

par Ricardo Abramovay

Professeur à l’Institut de l’énergie de l’université de São Paulo, auteur de Amazônia. Por uma economia do conhecimento da natureza (éditions Elefante/Outras Palavras).

 

Qu’est-ce qui explique que tant de gens aient des opinions fermes et extrêmes sur des sujets à propos desquels ils ne sont que très peu informés ? Il ne s’agit pas ici de s’interroger sur la mauvaise foi dont font preuve des dirigeants politiques en diffusant des informations qu’ils savent être fausses mais de s’intéresser à la réception et la diffusion de ces messages par le public.

Au Brésil, par exemple, des journalistes reconnues comme Patrícia Campos Mello, Vera Magalhães, Miriam Leitão et tant d’autres [1], sont insultées sur les réseaux sociaux pour des pratiques qui, si elles étaient avérées, ne leur auraient jamais permis d’acquérir le prestige qui marque leur carrière professionnelle ; des militants qui s’opposent à la destruction de la forêt amazonienne sont accusés d’être des pyromanes, bien que le gouverneur de l’État du Pará lui-même ait mis en doute le fondement factuel des poursuites qui pèsent contre eux [2] ; ou bien encore des gouvernements municipaux sont accusés de distribuer des objets érotiques qui permettraient à l’État de façonner l’orientation sexuelle des personnes.

Aux États-Unis, des panneaux d’affichage accusent les campagnes de vaccination d’être un danger pour la santé publique. Le nombre de personnes ayant cessé de faire vacciner leurs enfants est si élevé que certaines maladies pratiquement éradiquées ont resurgi. Selon le Washington Post, un rapport du Département d’État a recensé environ deux millions de tweets dans le monde (en dehors des États-Unis) diffusant des théories conspirationnistes sur le coronavirus, lequel aurait été créé par la Fondation Bill et Melinda Gates ou serait le résultat d’une sorte d’arme biologique [3].

Toujours dans le domaine des épidémies, selon une récente étude publiée par une importante revue scientifique internationale, au Brésil le virus Zika et la fièvre jaune ont également été été l’objet d’explications conspirationnistes [4]. Pas moins de 63 % des personnes interrogées dans le cadre de cette étude estimaient que le virus Zika était propagé par des organismes génétiquement modifiés et plus de la moitié attribuaient la microcéphalie aux larvicides et à certains types de vaccins.

Comment expliquer l’apparente robustesse de certaines convictions sur des sujets pourtant très complexes et pour lesquels l’information de laquelle disposent les gens demeure précaire ? Des chercheurs américains ont mené une expérience, publiée dans la prestigieuse revue Psychological Science, qui donne d’importants éléments de réponse à cet immense paradoxe des sociétés contemporaines [5]. Ils ont sélectionné des questions de politique publique et, sur la base d’un échantillon représentatif, ont demandé aux répondants de dire quel était leur degré de compréhension sur ces questions. Ils ont ensuite demandé aux mêmes répondants d’expliquer le mécanisme par lequel fonctionnait la politique publique qu’ils disaient bien connaître. L’incapacité des répondants à expliquer le mécanisme les a menés, à un stade ultérieur de l’expérience, à modérer leurs opinions par rapport à leur réponse initiale, lorsqu’ils disaient comprendre la politique publique en question. Les auteurs de l’étude ont baptisé ce phénomène « illusion de profondeur explicative » (« illusion of explanatory depth »). Invitée à expliquer le fonctionnement de la politique, la personne interrogée réalise qu’elle sait quelque chose sur le sujet mais qu’elle ne le comprend pas, ce qui entraîne une évolution de son point de vue.

Compte tenu de la rigidité croissante des positionnements politiques dans le monde d’aujourd’hui, il s’agit d’un résultat important pour la science et la démocratie. Mais l’expérience ne s’est pas arrêtée là. Dans un second temps, au lieu de demander aux répondants de décrire le fonctionnement d’une politique publique (c’est-à-dire, par exemple le mécanisme par lequel le vaccin contre la variole aurait provoqué l’autisme chez les enfants – une croyance absurde mais largement diffusée aux États-Unis), les chercheurs ont demandé aux répondants de dire pourquoi ils soutenaient ou désapprouvaient telle ou telle décision de politique publique (vacciner ou ne pas vacciner, dans notre exemple). Ces justifications faisaient généralement référence à une norme, à une valeur ou à une opinion.

Les répondants, en énumérant ces raisons, ont maintenu leurs positions initiales et ont continué à penser qu’ils comprenaient beaucoup de la politique publique en question. La conclusion est que la plupart du temps, et surtout quand il s’agit de positionnements et de choix politiques, nos connaissances et les faits que nous mobilisons spontanément pour les justifier sont hautement sélectifs. Cette sélection répond, comme on peut le supposer, à l’inclination politique et aux valeurs des gens.

Combattre la désinformation est bien plus difficile que lutter contre l’ignorance. Dans ce dernier cas, les arguments, les faits et les données ont un degré d’efficacité raisonnable. Mais la désinformation et les théories conspirationnistes qui bien souvent sous-tendent l’ignorance forment une vision du monde et constituent un phénomène politico-culturel contre lequel il faut des méthodes et des techniques encore en cours de développement par la psychologie et les sciences de la communication. La simple présentation de preuves, bien qu’indispensable, ne suffit pas à convaincre.

 

Article traduit du portugais brésilien par la Fondation pour l’innovation politique, originellement publié sur tab.uol.com (https://tab.uol.com.br/noticias/redacao/2020/03/12/opiniao-desinformacao-e-mais-perigoso-que-ignorancia.htm).

 

[1]. Voir Patrícia Campos Mello, « Depoimento: No Brasil, ser mulher nos transforma em alvo de ataques », folha.uol.com.br, 8 mars 2020 (www1.folha.uol.com.br/poder/2020/03/depoimento-no-brasil-ser-mulher-nos-transforma-em-alvo-de-ataques.shtml), et Amanda Rossi, Cristina Zahar, Katia Brembatti, Maià Menezes, Natalia Mazzote et Thays Lavor, « Quem tem apreço pela democracia precisa defender as vozes das jornalistas », folha.uol.com.br, 8 mars 2020 (www1.folha.uol.com.br/poder/2020/03/quem-tem-apreco-pela-democracia-precisa-defender-as-vozes-das-jornalistas.shtml).

[2]. Voir Ana Carolina Amaral, « Inquérito contra brigadistas presos reúne grampos sem evidência de crime », ambiencia.blogfolha.uol.com.br, 27 novembre 2019 (https://ambiencia.blogfolha.uol.com.br/2019/11/27/inquerito-contra-brigadistas-presos-reune-grampos-sem-evidencia-de-crime/).

[3]. Voir Tony Romm, « Millions of tweets peddled conspiracy theories about coronavirus in other countries, an unpublished U.S. report says », washingtonpost.com, 29 février 2020 (www.washingtonpost.com/technology/2020/02/29/twitter-coronavirus-misinformation-state-department/).

[4]. Voir John M. Carey, Victoria Chi, D. J. Flynn, Brendan Nyhan et Thomas Zeitzoff, « The effects of corrective information about disease epidemics and outbreaks: Evidence from Zika and yellow fever in Brazil », Science Advances, revue en ligne, vol. 6, no 5, janvier 2020 (https://advances.sciencemag.org/content/advances/6/5/eaaw7449.full.pdf).

[5]. Voir Philip M. Fernbach, Todd Rogers, Craig R. Fox et Steven A. Sloman, « Political Extremism Is Supported by an Illusion of Understanding », Psychological Science, vol. 24, no 6, juin 2013, p. 939-946 (https://scholar.harvard.edu/files/todd_rogers/files/political_extremism.pdf).

 

 

Photo by Glenn Carstens-Peters on Unsplash

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