Luc Ferry : « il serait bon que nos concitoyens se mettent à avoir peur qu’on cesse d’innover »

Nous avons interrogé le philosophe Luc Ferry, au sujet de son dernier livre L’innovation destructrice paru chez PLON (voir ici)

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1 – Dans votre dernier livre, L’innovation destructrice (PLON), vous analysez la dynamique de l’innovation permanente, voulue par l’économie contemporaine. Vous en décrivez les effets qui dépassent très largement le seul domaine du marché et affectent également des dimensions sociales, politiques, culturelles. L’impératif d’innovation permanente nous conduit-il vers une société d’instabilité permanente également ?

Nous avons vécu un XXème siècle d’innovations magnifiques sur le plan scientifique, médical,  mais aussi de déconstructions radicales des valeurs sur le plan moral, spirituel, artistique. Dans une société d’innovation permanente, si vous êtes attaché à un coin de tradition quel qu’il soit, qu’il s’agisse d’un paysage d’enfance ou de valeurs éthiques ou spirituelles, vous êtes sans cesse balloté. Voyez par exemple ce qui se passe dans le domaine de l’information où la « bfmisation » du monde conduit à courir en permanence après le scoop avec un effet pervers évident, à savoir que le nouveau devient plus important que l’important. Mais voyez aussi bien les évolutions de la famille,  le mariage gay par exemple.  Personnellement,  je n’y suis pas hostile, mais je comprends parfaitement que les religieux traditionnels considèrent cette innovation comme une « abomination ». C’est sans doute le monde de l’art qui illustre le mieux l’idée d’innovation destructrice. Pour l’essentiel, l’art contemporain est un art de l’innovation destructrice à l’état chimiquement pur : depuis Duchamp, il épouse la logique capitaliste de la novation radicale et de la  rupture avec la tradition. Très peu de beauté,  mais beaucoup de nouveautés, ce qui laisse le bon peuple  de marbre, mais  enchante banquiers, bobos et grands capitaines d’industrie, le bourgeois et le bohème s’étant  enfin réconciliés dans la figure tutélaire de l’innovation permanente.  

2- Vous reprenez votre titre en faisant référence à Schumpeter, le grand économiste autrichien qui a théorisé la « destruction créatrice ». Vous préférez le terme « d’innovation destructrice » car, selon vous, il porte mieux l’idée des bouleversements induits par l’innovation. Ce titre ne fait-il cependant pas perdre la contradiction qui existe dans l’expression schumpétérienne ? Chez Schumpeter, c’est la création d’une nouvelle valeur qui détruit l’ancienne ; alors que « l’innovation destructrice » innove pour innover, sans but nécessairement créateur (comme vous le montrez).

Schumpeter parle de « destruction créatrice ». Je lui reprends l’idée et mon livre est tout entier un hommage à son œuvre, mais pas la formule, car d’évidence, ce n’est pas la destruction qui créé,  mais la création ou l’innovation qui détruit.  Laisser tomber son iphone 4 dans l’évier ne fait pas surgir le 5, en revanche, le 5 rend le 4 rapidement obsolète. L’innovation apporte des bienfaits formidables.  L’espérance de vie des Français a été multipliée par 3 depuis le XVIIIème siècle, et leur niveau de vie par 20 ! Reste que si nous voulons continuer à innover, il faut réfléchir bien davantage qu’on ne l’a fait  aux freins, aux réticences et aux résistances que suscite l’innovation…

 

3 – Dans votre livre, vous montrez que l’innovation permanente déstabilise, de fait, les schémas traditionnels qui structuraient les références collectives d’hier.  Pour autant, cette dynamique induit-elle nécessairement l’absence de traditions ? Celles-ci ne peuvent-elles pas se transmettre, non plus sur la base de contraintes communes, mais sur le fondement de choix personnels, voire identitaires ? En somme, la tradition ne serait-elle plus collective, mais choisie ?

Nous vivons  en effet  l’ère des traditions à la carte et des identités choisies. Reste que le propre des sociétés traditionnelles, c’était justement l’absence de choix, le fait que la coutume s’imposait aux individus comme un destin, une fatalité. Nous avons donc beaucoup de chance, en tout cas beaucoup de liberté, mais sommes nous au niveau des horizons magnifiques  que nous ouvrent les société modernes ? C’est tout le problème…

4 – Votre analyse porte sur l’innovation, d’un point de vue philosophique. Ce sujet est également au cœur des interrogations économiques contemporaines : récemment, nous avons interviewé Jan Vijg, auteur d’un livre sur la fin de l’innovation aux Etats-Unis, qui rejoint en cela des économistes comme Tyler Cowen ou Robert Gordon. Selon Jan Vijg, nos sociétés n’innovent plus fondamentalement (les « macro-innovations » ont disparu), par peur du risque, étouffées par des contraintes réglementaires et par peur du risque (voir le principe de précaution). Comment réconciliez-vous cette tension avec votre analyse de ce qu’on pourrait appeler au contraire un principe d’« hyper innovation » (l’innovation permanente) ?

Tout mon livre porte justement sur les freins à l’innovation. L’inscription absurde du principe de précaution en est le symbole. Nous avons peur de tout, du sexe, de l’alcool, du tabac, de la vitesse,  du réchauffement climatique, des OGM, des nanotechnologies, de la science, de la mondialisation, du libéralisme, j’en passe et des meilleures. Le pire, c’est que cette prolifération des peurs, qui est le  principal carburant de l’écologie politique, s’est accompagnée d’une déculpabilisation de la peur. Dans mon enfance encore, à la maison comme à l’école, la peur était considérée comme une passion honteuse et infantile, comme le contraire de la sagesse. Traditionnellement, le sage était celui qui parvenait à penser librement et à s’ouvrir aux autres,  à comprendre et à aimer,  ce qui supposait une certaine victoire sur les peurs. Aujourd’hui, sous l’effet des mouvements écologistes et pacifistes, la peur est devenue une passion positive, à la limite le premier pas de la sagesse entendue au sens de ce fichu principe de précaution tant prisé par les Verts. Il faut renverser la tendance. A la limite, il serait bon que nos concitoyens, au lieu d’avoir peur des innovations, se mettent, comme vos économistes, à avoir peur qu’on cesse d’innover…. 

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