Les patrons ont une histoire

24.01.2011Jean-Claude DAUMAS (dir.), Dictionnaire historique des patrons  français, Paris, Flammarion, 2010.

L’imposant et coûteux (65 euros tout de même !) Dictionnaire des patrons français de Jean-Claude Daumas répond à un objectif précis, à savoir pallier l’absence de travaux donnant une vue d’ensemble sur les patrons en France. Si le mouvement patronal a été étudié en détail par les sociologues ou les politologues, l’approche historique reste plus rare. Il n’était pas possible jusqu’à aujourd’hui de trouver une synthèse de l’évolution du patronat et de ses structures. Ce dictionnaire pèche cependant par un relatif manque de cohérence, qui fait se succéder une première partie biographique et une seconde plus analytique.

Des patrons plus qu’un seul patronat

Il est indéniable que cet impressionnant volume propose une découverte très complète du monde de ceux qu’on appelle, selon les époques et les milieux, les « chefs d’entreprises », les « managers », ou encore les « PDG ». Si « patrons » a été retenu pour le titre, c’est en raison de son large et fréquent usage. Intitulée « Hommes, familles et territoires », la section biographique du Dictionnaire présente au lecteur une sélection de 302 biographies. Elles retracent le parcours des patrons les plus significatifs, c’est-à-dire de ceux « qui incarnent un type de patronat, un secteur d’activité ou un territoire, un type de stratégie, une forme d’organisation ou une trajectoire, ou bien un moment de l’histoire collective du groupe ». Une grille d’analyse avait au préalable été remise aux biographes, afin que les notices présentent une homogénéité minimale. L’origine sociale, la formation, les origines familiales ou les engagements politiques des patrons étudiés sont ainsi systématiquement renseignés. Dans plusieurs cas, Jean-Claude Daumas et ses auteurs ont fait le choix judicieux de ne pas « coller » à un patron en particulier, mais de traiter plutôt d’une famille entière (entrée « Famille Bouygues ») ou d’un groupe de patrons (entrée « Négociants en vins de Champagne »).

Cette première partie aura évidemment la faveur des curieux. Des figures de « patrons » moins médiatiques que François Pinault, Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Serge Dassault ou feu Jean-Luc Lagardère s’en trouvent éclairées (entrée « Jean-Claude Decaux »). Ailleurs, le lecteur découvrira l’itinéraire de dirigeants oubliés, mais dont le patronyme appartient au quotidien des Français (« Léon Gaumont » ou « Famille Opinel »).

Ecrire l’histoire de la France à travers celle de ses patrons

La deuxième partie du livre est celle qui permet une réelle approche générale du patronat. Intitulée « Le monde des patrons », elle se compose de 121 notices regroupées selon différents thèmes tels que « Recrutement et carrière », « Idées et valeurs » ou encore « Politique et influence ». Grâce à ces notices, il est possible d’avoir une vue complète du patronat. Des « Métamorphoses du paternalisme » au « Commissariat du plan », en passant par « Le corporatisme », cette partie thématique permet notamment d’historiciser les modes de gestion de l’entreprise (entrées « diriger une société anonyme », « rationaliser la production ») ou les pratiques entrepreneuriales (entrer « cartels et ententes », « la menace de la grève »), d’étudier en détail, et au-delà des lieux communs, les multiples organisations patronales (entrées « l’UIMM », « le CNPF ») ou les relations patrons/politiques (entrées « des patrons en politique », « les patrons et l’administration »).

De plus, un grand nombre de ces notices replacent l’histoire des patrons et du patronat dans l’histoire politique et sociale, du début de la seconde révolution industrielle à nos jours. Au prisme de cette histoire économique-là, les dynamiques sociales et politiques des XIXe et XXe siècles sont revisitées. Le Dictionnaire montre par exemple comment les patrons ont du faire face aux mouvements d’immigration, à l’Occupation – c’était évidemment un des points les plus attendus de ce dictionnaire, et sur lequel il ne déçoit pas – ou à la mondialisation.

Les représentations du patronat

Cette seconde section thématique décrypte enfin les représentations – et souvent les fantasmes – qui s’attachent aux patrons et au patronat en France. Il n’en manque pas, certes ! Le mythe du complot, superbement analysé par Raoul Girardet, trouve ainsi une forme particulière dans le cas des patrons et de leur supposée collusion avec certains hommes politiques ou technocrates : on veut parler de la synarchie. De ce mythe politique-là, l’historien Olivier Dard avait déjà proposé une étude et une analyse très complètes il y a quelques années. Il en est de nouveau question dans ce Dictionnaire. Ajoutons que l’ouvrage qu’a dirigé Jean-Claude Daumas s’efforce de faire la lumière sur la diversité des valeurs partagées par les patrons, à rebours des clichés qui donnent à voir le patronat comme monolithique dans un « ultralibéralisme » plus fantasmé qu’autre chose…

La seconde partie du Dictionnaire des patrons français s’adresse donc plus volontiers à un public de chercheurs ou de spécialistes qu’au citoyen lambda. Le lecteur cultivé risque lui-même d’en trouver les développements un peu longs et moins synthétiques que des entrées aux titres accrocheurs ne le lui auraient laissé penser. Ses qualités en font pourtant, d’ores et déjà, un ouvrage de référence pour les historiens de l’économie et du politique.

Crédit photo : Flickr, World Bank – Western Europe – Photo Collectiontern Europe – Photo Collection

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