Les chemins sinueux de l’émancipation des juifs : une réflexion d’hier et d’aujourd’hui

Napoleon_stellt_den_israelitischen_Kult_wieder_her,_30._Mai_1806Bruno Karsenti signe ici un ouvrage de qualité en raison de la finesse de son analyse, ainsi que pour l’effort de clarté qui irrigue l’ensemble de son propos. L’auteur aborde « la question juive » de manière académique et détaillée pour déceler le jaillissement de l’émancipation à travers le mouvement d’individualisation du sujet juif moderne. Une réflexion qui trouve un écho particulier aujourd’hui.

L’émancipation : un mouvement d’individualisation du sujet moderne

            L’individu pris entier dans son être est un « foyer autonome de pensée et d’action ». Pris dans sa complexité sociale, l’individu recherche les chemins de l’émancipation. S’installe ainsi une dialectique naturelle entre l’individu et le collectif, au cours de laquelle, « l’émergence du sujet moderne » pose les bases de l’émancipation. Bruno Karsenti explique que le processus d’émancipation « repose sur un doublement mouvement, tendanciellement contradictoire, de reconnaissance et de neutralisation des différences individuelles ». L’auteur souligne que la modernité réside dans le mouvement de socialisation du « je » où l’individu n’existe que « qualifié quand bien même il est émancipé ». Volonté propre de l’individu et réalité sociale se chevauchent complexifiant ainsi la réalisation de l’émancipation de l’individu.

            L’ouvrage de Bruno Karsenti relate les analyses émanant de figures intellectuelles modernes ayant chacun traité « la question juive ». Allant au-delà d’une condamnation a posteriori du glissement délétère et dangereux de certaines questions sur la « place des juifs » au sein de la société moderne, l’auteur nous invite à la réflexion pour comprendre les cheminements intellectuels aboutissant hélas parfois à des tragédies. Ainsi, reliant les Juifs à « un processus de dépolitisation » propre au capitalisme, Karl Marx dans son ouvrage « la question juive » soulignait « l’affinité » du peuple juif « avec la logique du marché » l’assignant  au rôle « d’agents spéciaux » du capitalisme, la « question juive » de Karl Marx n’évoque la possible émancipation sociale du Juif que par « l’émancipation de la société du judaïsme ». Bien éloigné de l’analyse marxiste, Sigmund Freud relève « la capacité des Juifs à se constituer en peuple », par laquelle l’identité juive subie « une soudure particulièrement réussie ». Croisant les analyses sur la « question juive », Bruno Karsenti nous éclaire sur la sinuosité des chemins de l’émancipation des Juifs tant sur le plan intellectuel que dans la vie pratique.

519+Wlgs7HLLes multiples obstacles à la construction de l’identité juive

            Un monde « qui constitue les Juifs en problème (…) » pose inévitablement des obstacles pour la construction paisible de l’identité juive au sein de la société. Bruno Karsenti met en exergue la double contrainte pesant sur les Juifs, de nature à la fois interne propre « au travail de la tradition (…) et intrinsèque au judaïsme » et externe « par la société d’accueil qui ne se laisse pas volontiers pénétrer par ce qu’elle persiste à voir comme une communauté récalcitrante, résistante à ses normes ». Se constitue ainsi progressivement un « problème social », puis une « démocratisation » de la question juive au point où la question de « la place des Juifs » dans la société n’est plus garantie. Regrettant l’ostracisme subi, Bruno Karsenti insiste sur la conformité de l’émancipation des Juifs « aux conditions formelles de l’épreuve de type démocratique ». Il y a là un effort d’émancipation qui fraye son chemin dans le respect des principes et des règles de la vie démocratique.

 

L’État d’Israël : de l’utilité politique à la nécessité pratique

            L’existence de l’État d’Israël ne constitue pas, selon Bruno Karsenti, un élément politique formant une « appartenance alternative » au profit de la diaspora juive, mais elle ouvre un horizon d’espoir existentiel comme « une ressource mentale permanente ». La libéralisation de l’expression politique favorisée par l’existence de l’État d’Israël, est un réarmement mental face « au jugement antisémite ». L’émancipation puise, par conséquent, ses racines dans un « État libérateur » constituant une offre politico-existentielle renforçant la réflexivité et la résilience des Juifs sur le chemin de l’émancipation.

            Citant Jean-Paul Sartre qui reconnaissait « la figure du Juif comme authentique sujet, qui existe en tant que Juif, dans l’épreuve qu’il fait de sa désignation externe par l’antisémite (…) », Bruno Karsenti met en lumière l’apport philosophique des Juifs, par l’histoire et les processus d’individualisation, à la question « Que suis-je ? » des modernes. L’auteur constate qu’à travers leur individualité, identité et histoire propre, les Juifs parviennent à dire « nous ». Certes issue dans la douleur, l’émancipation joue un rôle central dans la constitution du sujet moderne. En cela, les réflexions menées par Bruno Karsenti cristallisent l’émancipation dans une approche philosophique dont la réception est souhaitable aujourd’hui.

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