Le mythe de la culture numérique

announcer-316587_960_720 « Existe-t-il une culture numérique authentique, qui se distingue réellement de la « culture d’avant », celle qu’incarne le livre ? A bien y réfléchir, la réponse ne va pas de soi… Il n’est pas certain que ce l’on appelle banalement la « culture numérique » soit autre chose que du bricolage numérique, ce qui reste à démontrer car la « culture numérique » ou « l’entrée de l’école dans le monde numérique » pour ne prendre que ces deux expressions à succès, semblent surtout… impensées. La culture numérique serait-elle donc un mythe ? ».

 

Et si le « cybermonde » était en fait un « nouvel ancien monde » ?

 

« Total. Unidimensionnel, car englobant toutes les dimensions de l’existence humaine, y compris la contestation de l’omnipotence et de l’omniprésence du modèle. Quelque soit le nom qu’on lui donne, la société néolibérale, capitaliste avancée ou post-industrielle, cette ambiance dans laquelle nous baignons semble la seule possible et souhaitable ». Peut-on seulement conserver un minimum de distance critique, dans une société qui semble de plus en plus apolitique : les arbitrages que nous pensons être des choix politiques sont en fait déterminés par des algorithmes, plus proches des choix d’Etat ou des choix d’entreprises. Pire encore, ce que certains identifient comme le « politiquement correct » ne serait pas l’indice de conformisme moyen auquel nous nous plions de bonne grâce, mais l’expression d’une évolution plus grave, celle du « refus de l’engagement, de penser la politique ». « Quel sens a donné le consensus, sinon d’offrir un aval mou à une politique de domination d’échelle mondiale ? ». La crise de la culture ne nous frappe pas tous de la même manière : elle n’est plus ce qu’Hannah Arendt décrivait, il y a une cinquantaine d’années. Les adultes doivent toujours préserver les jeunes générations des valeurs destructrices qui viendraient les menacer, comme c’était le cas dans l’Allemagne des années 20 et 30. Mais notre société porte, envers et contre tout, quelques valeurs positives. L’avènement du numérique est-il celui d’une nouvelle culture, nourrie du cadavre de la culture classique ? « Nous devons réinterpréter la cassure nouvelle entre les connectés et les déconnectés, comme autrefois avec les cultures écrites et orales ». Bien commun par essence, peut-on parler de culture universelle si cette dernière n’est plus partagée ? La fracture numérique n’est pas une nouveauté, juste un glissement des ruptures ancestrales, dans un nouvel ancien monde.

 

Le livre n’est pas obsolète : notre consommation l’a transformé.

 Non, les tablettes et les liseuses n’ont pas eu raison du livre « papier ». C’est toujours par le texte que le livre existe et non par l’objet. Entre 1990 et 2010, le nombre des titres publiés à littéralement explosés, mais paradoxalement, le nombre de ventes chutait. Grands vainqueurs de cette marchandisation, les sagas « Harry Potter », « Game of Thrones » et « 50 nuances de Grey » connaissaient un engouement planétaire. L’intérêt culturel cède la place à un intérêt commercial et marchand assumé. « La valeur du texte a glissé de façon telle que le glissement ouvre la voie, à une approche, de plus en plus, superficielle de la lecture. Parce qu’elle correspond mieux au monde moderne que la profondeur, en partie fantasmée du temps jadis ».

 

Des connaissances aux compétences : cerveaux humains versus logiciels et algorithmes.

 Mais le cybermonde n’est pas la continuation ni l’amélioration qui nous aurait libéré des prétendus temps sombres et obscurs du moyen-âge. Le cybermonde est la continuité de l’âge des machines du XVIIIe siècle, l’émancipation en moins : « à l’inverse d’un processus libérateur, il est fondé sur des mythes manichéens, dont le moindre n’est pas la croyance en la toute puissance de la machine. Le cybermonde est Prométhée, sans l’imagination des artistes créateurs du Moyen-Age, et sans la richesse des controverses intellectuelles de cette époque ». Le cybermonde est celui du pragmatisme, de l’efficacité et du besoin plutôt que de la remise en question. De la même façon, à l’école, le rôle de la culture comme aiguillon de l’esprit disparaît peu à peu. L’école du numérique est surtout là pour former des adultes capables de coder, de programmer, de former des individus plus adaptés aux réalités du marché du travail. Le mirage virtuel alimente quant à lui des fantasmes matériels : « la recherche du pouvoir, de l’argent, de la célébrité sont les illusions auxquelles devront se shooter les jeunes de banlieues comme ceux des centres, prêts à en accepter les variantes les plus médiocres (…) y compris s’il faut passer par l’humiliation de n’être que le maillon faible d’une émission de téléréalité ». L’intérêt de Google, Apple et Facebook pour la culture n’est pas anodin. Les géants veulent devenir d’incontournables « hubs » culturels, quitte à condamner les autres formes d’expression à une disparation forcée « car c’est bien d’une guerre, désormais dont il s’agit ».

 

Le numérique : une violence et une hallucination collective.

Les écrans construisent un nouveau monde et notre addiction à ces derniers témoigne de notre incapacité à dépasser la sensation de manque, face à des interfaces sensées nous émanciper et nous donner de la liberté lorsqu’elles nous asservissent. « Ce double monde scintillant côtoie notre premier monde – ou plutôt pour reprendre l’appellation du jeu dans les années 2000 incarnait parfaitement cette apparition « Second Life » : c’est un second monde qui se superpose au premier ». Au delà du rapport entre virtuel et réel, les mondes numériques remettent en jeu le sens même de la notion d’humanité. Au débat éthique se superpose un débat politique : « après les mouvements d’émeutes, de révoltes et de révolutions culturelles des années 60-70, la contre révolution culturelle a construit un nouvel opium du peuple. La lutte contre l’illusion-politique, culturelle, sociale- devient centrale ».

 

Vers le dépassement : la création de nouveaux espaces culturels numériques.

L’émancipation des individus et des groupes ne passe pas par la reconquête des espaces culturels « traditionnels » perdus, mais par la création de nouveaux espaces culturels numériques. Les autres ont été définitivement perdus. « Les nouvelles normes éducatives, la disparation des matières culturelles « fondamentales », et le raz de marrée des TICE, scellent la disparation de la culture ancienne, que nous prenons l’habitude de nommer « la culture du livre », pour bien définir l’opposition entre le livre et l’écran ». La culture numérique ne favoriserait pas l’enrichissement culturel, pire encore, les plus pessimistes pensent que le vide culturel et éthique induit la prolongation à l’infini de l’oppression. « L’amoindrissement des connaissances fondamentales au profit de l’apprentissage des compétences, le plus souvent techniques et liées au monde des écrans bouleverse la culture. Tout ce qui est rapporté au domaine du papier devient synonyme de désuétude, de passéisme et d’inadéquation avec la réalité ». Peu à peu, la culture du livre est en train de disparaître, comme les cultures orales, qu’elle avait mis près de 5 siècles à vaincre. La pratique du « hors système » est plus que jamais nécessaire selon Philippe Godard, dans une marge qui peut dès aujourd’hui construire un autre monde, à côté du monde totalitaire virtuel ou réel. « La recherche de notre autonomie, cette lutte sans fin qui est à toujours recommencer, se place au cœur de toute entreprise marginale et subversive ».

 

 

 

Pour aller plus loin :

 

-       « Le moi post-moderne », France Culture.

-       « De quelles cultures numériques parle-t-on ? », Les Echos.fr

-       « La culture numérique, c’est d’abord celle que l’on construit soi-même », Libération.

« Trop Libre est un média de la Fondation pour l’innovation politique. Retrouvez l’intégralité des travaux de la fondation sur http://www.fondapol.org/ ».

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