Le libéralisme, de A à Z

5998731768_ebc5a1a6b5_bMatthieu LAINE (sous la direction de), Dictionnaire du libéralisme, Larousse coll. À présent, 2012, 640 pages, 28,50 €.

Le libéralisme, ou plutôt les libéralismes, font aujourd’hui l’objet d’une critique répandue, pour ne pas dire unanime dans la presse quotidienne, les débats, les interventions des hommes politiques. Mais connaît-on le sens véritable des vocables « libéral », « ultralibéral », « libéral-socialiste », etc. ? C’est cet utile travail de définition de termes souvent mal compris qu’accomplit le Dictionnaire du libéralisme,  paru sous la direction de Mathieu Laine. Parmi ses contributeurs, l’ouvrage compte des plumes aussi prestigieuses que Gary Becker, le prix Nobel d’économie 1992, Monique Canto-Sperber, directrice de Paris Sciences et Lettres et ancienne directrice de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm,  François Ewald, professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers, Jacques Garello, économiste, David Thesmar, professeur de finance et membre du Conseil d’Analyse Economique, ou encore Alain Wolfsperger, professeur d’économie publique, et de nombreux autres chercheurs.

La forme du dictionnaire permet un accès facile aux théories libérales pour le non-initié comme pour le spécialiste. L’ouvrage offre ainsi un grand nombre d’entrées particulièrement utiles pour la documentation poussée ou la découverte des enjeux portés par une notion ou un problème, voire une personnalité libérale. Outre son caractère éminemment pratique, ce dictionnaire présente dans toute sa richesse la culture libérale en prenant soin de respecter les différentes sensibilités, trop souvent noyées dans une condamnation d’ensemble de cette école théorique.

Libéralisme, injure suprême

Cette des courants de pensée libéraux  ressort de l’ensemble de l’ouvrage, qu’il s’agisse de l’introduction de l’ouvrage comme des entrées, qui vont d’« action humaine » à Max Weber.   En chemin, on croise les anarcho-libéraux, pour qui l’État doit tout bonnement disparaître, les minarchistes ou minarchiens, qui prônent un État minimal (tout comme d’ailleurs les libertariens), les libéraux, qui se contentent d’un État-gendarme en charge des fonctions régaliennes, les libéraux conservateurs, qui souhaitent une plus grande intervention de l’État, et enfin les socio-libéraux qui montrent un plus grand souci d’étendre la protection sociale.

C’est justement cette richesse et cette fécondité que gomme l’emploi actuel du terme libéral, utilisé comme un vocable stigmatisant. Ainsi Jean-Luc Mélenchon, dans sa lutte contre l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur, a recours à l’appellation de « social-libéralisme » pour disqualifier son opposant [1]. Nicolas Sarkozy, quant à lui, prend soin de marquer ses distances avec « libéralisme sans frein et sans limite [2] ». Et que dire de Nicolas Dupont-Aignan ou de Marine Le Pen qui, à longueur de discours, prennent la peine de désigner le libéralisme comme source de tous les maux des Français ? Ce processus du « bouc émissaire » a été très bien analysé par René Girard sans qu’il soit nécessaire de développer plus avant ce point précis [3].

Or, comme il est écrit dans la partie de l’introduction intitulée « Le libéralisme en question » : «  le libéralisme exige pour être compris une approche qui ne soit pas caricaturale » (p. 24). En désignant le libéralisme d’un seul bloc comme un ennemi, on se prive d’approches diverses et fécondes, ce qui est dommageable pour l’ensemble de la pensée contemporaine. Quant à dire que le libéralisme est le père de la crise, c’est simplifier à l’extrême un ensemble de problèmes et de comportements.

Quid du protectionnisme ?

Le dictionnaire a également pour mérite de dénoncer certaines impostures. Si le libéralisme est caricaturé à l’excès, certains procédés économiques sont considérés hâtivement comme des solutions miracles. Ainsi du protectionnisme, traité dans le dictionnaire par Pascal Salin, professeur émérite à l’université Paris-Dauphine.

L’article montre que, si l’échange est créateur de valeur pour ses deux protagonistes, a contrario, le recours au protectionnisme lèse au moins une des deux parties.  Il impose en effet des coûts à deux catégories d’agents : les producteurs étrangers du bien et les consommateurs qui doivent le payer plus cher.

La protection apparaît par là même comme un privilège dont l’existence peut être logiquement admise mais dont la nature même, clientéliste, doit être exposée au grand jour et discutée sur la place publique. Loin d’un principe de justice, le protectionnisme [4] est un arbitrage entre des intérêts.

Un premier essai transformé

C’est donc un ouvrage que l’on lira avec plaisir, avec intérêt, avec circonspection parfois mais toujours avec profit. Car loin de se contenter d’être un simple outil de travail, c’est un appel à une réflexion approfondie sur ce qu’est le libéralisme, sur son histoire et son avenir.

Ce dictionnaire est aussi le signe que la pensée libérale continue de susciter l’intérêt en dépit des mauvaises caricatures dont elle est l’objet. L’ouvrage est donc avant tout une invitation, à voyager dans une galaxie injustement méconnue en France. Et c’est bien le dernier paradoxe que pointe le dictionnaire en montrant que la France, terreau d’une tradition libérale variée (Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat, Alexis de Tocqueville, Guyot, Raymond Aron, etc.) est aujourd’hui un des pays où elle est la plus méconnue.

Jean Senié

Crédit photo: Flickr, Next One


[1] http://tempsreel.nouvelobs.com/election-presidentielle-2012/20120419.OBS6656/l-obsession-anti-obs-de-jean-luc-melenchon.html.

[2]http://www.huffingtonpost.fr/gaspard-koenig/rejet-liberalisme-tous-candidats_b_1405899.html?ref=presidentielle-2012.

[3] GIRARD René, La violence et la sacré, Paris, Hachette, Pluriel, 1998, 486 p.

[4] Voir sur la notion de marché politique BLERARD Philippe-Alain, « Théorie du marché politique et rationalité des politiques publiques », dans Revue française de science politique, Volume 41, Numéro  2, 1991, p. 235-263.

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