La faute aux primaires ?

PrimairesIl est devenu de bon ton de dénoncer les primaires comme facteur de radicalisation de l’opinion : la gauche a choisi Hamon plutôt que Valls, la droite a choisi Fillon plutôt que Juppé ; au grand dam de certains commentateurs le scrutin présidentiel n’opposera pas un candidat du centre gauche à un candidat du centre droit et le mécanisme des primaires en serait responsable.  Mais par chance et par une de ces ruses de la raison dont l’histoire a le secret, il ouvrirait  finalement la voie de l’Elysée à celui qui a eu la prudence de ne pas y participer, Emmanuel Macron, candidat du centre gauche et du centre droit, rempart contre le Front national et agent d’une recomposition politique prélude à une grande réconciliation nationale. Tout serait donc bien qui finit bien, comme dans les contes pour enfants.

Mauvais procès, mauvaise analyse et mauvais pronostic ?

 

Mauvais procès 

Alain Juppé l’a reconnu le 6 mars dernier quand il a définitivement renoncé à se présenter à la présidence de la République, « le noyau des militants et sympathisants LR s’est radicalisé ». Et les primaires n’ont rien  avoir avec le processus. Oublierait-on que le candidat désigné par les seuls adhérents LR aurait probablement été Nicolas Sarkozy dont la ligne n’était pas moins droitière que celle de François Fillon. Les électeurs de la droite et du centre ont  simplement choisi un candidat dont le programme avait le mérite de la clarté idéologique sur les questions qui leur semblaient fondamentales.
On ne voit pas davantage pourquoi le choix du candidat socialiste par les seuls militants se serait porté sur Manuel Valls qui a toujours été ultra minoritaire au sein du parti.
Quant aux candidats des extrêmes – Jean-Luc Mélenchon et Marine le Pen -, faut-il rappeler qu’ils ne sont pas passés par une primaire et qu’ils préemptent pourtant la majorité des voix dans leur camp respectif ?
La radicalisation d’un grand nombre d’électeurs, à droite comme à gauche, n’a donc rien à voir avec les primaires. Elles en sont le reflet, pas la cause.


Mauvaise analyse

Ce mauvais procès fait aux primaires repose en réalité sur une mauvaise analyse. Car fondamentalement leur résultat souligne que les Français aspirent à une rupture à laquelle ils donnent des visages profondément antagonistes. Rupture avec le « hollandisme » pour une partie de la gauche qui rejette le tournant social libéral du Président sortant ;  et à l’opposé rupture avec le centrisme de la droite au pouvoir – d’où le succès de Fillon qui promet de « casser la baraque ». La radicalisation est idéologique : à gauche, il s’agit de tourner le dos au libéralisme ; à droite de l’assumer clairement dans le domaine économique. Mais cette fracture idéologique repose aussi sur une fracture sociale : face à la crise qui mine l’économie et la société françaises, les uns – salariés du public, fonctionnaires, employés précaires – sont sensibles au recul de l’État ; les autres – artisans, commerçants, professions libérales – au poids excessif des charges et de la dépense publique. Deux France difficilement réconciliables.
La radicalisation idéologique joue également s’agissant de la question de la laïcité : à gauche le laïc intransigeant Valls a été délaissé au profit de Hamon l’accommodant ; à droite Fillon, adversaire déclaré du « totalitarisme islamique », a été préféré à Juppé, chantre d’une laïcité plus ouverte. Deux France difficilement réconciliables.
La société, l’opinion publique sont donc profondément fracturées et traversées comme rarement par la culture du conflit, si souvent présente dans l’histoire politique française.

En quoi le candidat d’En Marche, libéral et sur les questions économiques et sur les questions sociales, peut-il être un élément de dépassement de ces clivages,  de recomposition politique et de réconciliation nationale ?

 

Mauvais pronostic ?

A moins d’un mois du premier tour, les sondages annoncent une victoire d’Emmanuel Macron au second tour contre Marine Le Pen et nul ne peut prétendre que la configuration et le contexte politiques ne la facilitent pas. Or les deux candidats ont en commun de prôner une rupture avec le clivage gauche/droite traditionnel qu’ils estiment dépassé au profit d’un autre plus décisif à leurs yeux : l’ouverture à l’Europe et à la mondialisation contre la fermeture. Il est donc facile de deviner que l’affrontement du second tour se fera sur cette question et non plus comme en 2002 sur la République et ses valeurs. Il est également facile de deviner qu’Emmanuel Macron, s’il l’emporte, n’obtiendra pas le score qui fut celui de Jacques Chirac contre Jean-Marie Le Pen. Ce n’est pas seulement que la fille a « normalisé » le parti du père. C’est que les fractures françaises se sont creusées. On a aujourd’hui un paysage politique structuré en chiasme : certains électeurs de gauche sont plus proches de Le Pen que de Macron sur les questions économiques et certains électeurs de droite sont plus proches de Le Pen que de Macron sur les questions de société.

Le succès du candidat d’En marche n’aura donc, contrairement à celui de Chirac, aucune cohésion sociologique ni idéologique. Car avec 25% au premier tour, il aura dû compter, pour l’emporter, sur des voix de Hamon, de Fillon voire de Mélenchon, qui considèrent que l’opposition ouverture/fermeture n’épuise pas le champ du débat politique en France. Son arrivée au pouvoir peut du coup conduire à un échec, prélude à une victoire prochaine du Front national.
Quoi qu’il en soit, ce sont les élections législatives, le « troisième tour » (Jacques Fauvet) de la présidentielle, qui seront en réalité décisives avec, en perspective possible, une crise politique. A moins que dans un pays devenu ingouvernable, la rue n’impose un quatrième tour ?

  Qui a oublié que la chute des contes pour enfants était souvent cruelle ?

 

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