La démocratie illibérale est-elle l’avenir de l’Europe ?

 

Avec la victoire éclatante de Victor Orban aux élections législatives le 8 avril en Hongrie, l’essor de la démocratie illibérale en Europe semble battre son plein. Orban se pose en chef de file de cette démocratie illibérale, la Pologne et le PiS (Droit et justice) lui emboitent le pas, le parti social-démocrate en Roumanie y tend dangereusement. L’avenir de la démocratie semble prendre un tournant nouveau vers une composante détachée de la vision de la démocratie libérale traditionnelle. 

C’est quoi la démocratie illibérale ?

On croyait effectivement que la démocratie – le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple selon la formule de Lincoln – et le libéralisme politique garant de l’exercice des libertés individuelles et de l’Etat de droit étaient indissociablement liés. Toutes les démocraties occidentales se sont d’abord construites sur un libéralisme constitutionnel avant de devenir plus démocratiques. Avec la chute du régime communiste, cette tendance s’était même affirmée au sein des nouvelles démocraties naissantes.  Cependant, de nouveaux partis européens mettent fin à ce paradigme présupposé. Souvent d’extrême-droite ou de droite nationaliste, ces partis imposent un tempo très critique à l’égard de l’Etat de droit, du rôle des médias, de l’Histoire et privilégient un entre-soi identitaire.

La démocratie illibérale rompt avec la tradition de démocratie libérale, et notamment sa composante de garante des libertés individuelles et civiles. L’Etat de droit devient accessoire. On suppose que le peuple doit décider par lui-même quels que soient les objets politiques qui doivent être entérinés. Dès lors que le peuple avalise directement ou indirectement une décision, elle est par essence démocratique. On considère donc dans l’illibéralisme la non-compétence de personnalités désignées ou nommées avec un fort potentiel décisionnel – les fonctionnaires, les juges, les banquiers centraux, les directeurs d’agences et d’autorités indépendantes. On connaissait déjà le populisme, l’illibéralisme va un cran plus loin dans cette logique de remises en causes des élites.

La démocratie illibérale est par principe contre l’Etat de droit

Ce mouvement crée même des émules au point que la tendance populiste – se basant sur l’opposition entre les élites qui gouvernent et le peuple – se confond progressivement avec cette tendance illibérale qui rompt avec la technocratie et les décisions arbitraires qui n’émanent pas du peuple. Les juges sont discrédités, les institutions indépendantes revigorées sous l’échelon décisionnel du politique, la liberté de la presse remise en cause, et on essaye de donner cette impression que l’autorité permet de protéger les citoyens contre l’immigration qui envahit un pays pour détruire une civilisation. Cette protection a cependant un prix : la réduction des libertés publiques.

En Europe, on compte déjà trois pays qui ont basculé dans cette démocratie illibérale : la Hongrie sous Victor Orban qui s’incarne en chef de file du mouvement, la Pologne déjà sous pression de l’Union européenne pour respecter les garde-fous de l’Etat de droit, la Roumanie en suspens alors que Liviu Dragnea, dirigeant des sociaux-démocrates, condamné à multiple reprises pour corruption est au perchoir de l’Assemblée roumaine. La gouvernement hongrois et le Fidesz contrôlent quasiment tous les médias publics et privés en instaurant une progressive propagande d’Etat. Un des derniers médias d’opposition le {Magyar Nemzet} a été publié pour la dernière fois peu après les élections, asphyxié économiquement. La Pologne et notamment le parti au pouvoir de Jaroslaw Kaczynski, le PiS, réforme les tribunaux, les procédures de nomination des juges, tout comme les instances de contrôle supposées garantir leur indépendance. Les sociaux-démocrates en Roumanie tentent depuis décembre 2016 d’amnistier leurs dirigeants condamnés pour corruption et conflits d’intérêts au point que la société civile se mobilise massivement et réussit à faire tomber les gouvernements successivement. On observe donc un affaiblissement progressif du pouvoir judiciaire, une certaine soumission des médias publics au pouvoir politique, la réécriture de l’Histoire au profit d’une fierté nationaliste, la préférence pour le népotisme, une nette modulation des priorités internationales avec les nouveaux autoritarismes, ainsi qu’une forte critique envers les organisations internationales spécialisées dans les droits de l’Homme, telles que la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) ou l’Union européenne (UE). Le but recherché est de jouer sur l’aspect technocratique, bureaucratique, non-démocratique ou opaque d’un fonctionnement caricaturé pour mieux le discréditer.

Le FN en France et l’AfD sont aussi des partis illibéraux

Ces trois gouvernements ne sont pas les seuls partis politiques à vouloir flirter avec les limites du respect de l’Etat de droit. Il est illusoire de croire qu’Orban, Kaczynski et autre Dragnea ont le monopole de l’illibéralisme. Les partis politiques qui s’inspirent de la démocratie illibérale renouvellent leurs pratiques partout en Europe. Certains sont déjà au gouvernement, partenaire minoritaire d’une coalition. Citons par exemple l’Autriche avec le parti d’extrême-droite FPÖ, ouvertement xénophobe et anti-migrants, qui flirte avec des groupuscules néo-nazis ou le Parti national slovaque membre de la fragile coalition du nouveau gouvernement de Peter Pelligrini, régulièrement dénoncé comme postfasciste. La radicalisation des Vrais Finlandais, notamment en termes d’octroi du droit d’asile et de conditions d’accès à l’immigration, a même conduit au délitement du parti au sein de la coalition gouvernementale.

Cependant, la majeure partie des partis politiques qui s’inspirent de la démocratie illibérale en Europe ne sont pas membres d’un gouvernement. Ils ont un rôle prépondérant dans l’agenda politique en étant membre de l’opposition et en ayant un fort pouvoir médiatique. Le Front national (FN) en France ou l’Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne ont conçu de brillantes stratégies de communications pour porter sur la scène électorale des thématiques bien peu enclines du respect de l’Etat de droit. Ces thématiques ont même conduit à une certaine droitisation du débat politique, les partis traditionnels cherchant à jouer à la surenchère. Les thèmes de l’expulsion des migrants et des personnes suspectées de terrorisme, la forte critique envers les médias traditionnels ou la montée de discours ouvertement islamophobes ont ainsi été parmi les thèmes de débats privilégiés durant les campagnes électorales de ces deux pays en 2017.

La seule solution pour protéger les garde-fous de la démocratie : la société civile

On observe ainsi des partis prônant cette démocratie illibérale comme l’illusion que sans les contre-poids de la démocratie qui permettent de garantir les droits et libertés fondamentaux, la souveraineté serait rendue au peuple qui pourrait décider pour lui-même. Certes, dans une démocratie, le peuple est souverain et doit le rester. Cela ne doit en revanche pas être l’exercice d’une souveraineté qui va à l’encontre de sa propre administration qui fait fonctionner la machine d’Etat et permet la garantie fondamentale des libertés et des droits.

Pour contrer la tendance illibérale, la société civile doit donc s’organiser pour la protection de l’Etat de droit et des libertés fondamentales. Dans une démocratie consolidée, la société civile représente un contrepoids essentiel capable de poser l’agenda politique. En Pologne, la société civile est très organisée et particulièrement forte. Si l’on évoque la réforme sur le Tribunal constitutionnel initiée en 2015, on pense immédiatement aux manifestations retentissantes initiées par des organisations telles que le Comité de défense de la démocratie (KOD) et réunissant plusieurs centaines de milliers de personnes à travers le pays. De même qu’en 2017, lors des débats très controversés sur les lois modifiant l’organisation et la nomination des membres du Conseil national de la magistrature et la réforme des tribunaux judiciaires, le Président de la République Andrej Duda a dû suspendre provisoirement le train des réformes pour apaiser les tensions venues de la rue. En Hongrie où la société civile est moins organisée, les citoyens se sont également mobilisés dès qu’il s’agissait de réformer l’accès à internet, obligeant le gouvernement Orban à reculer en 2013 face à la mobilisation. Enfin, les manifestations inédites de janvier 2017 en Roumanie qui ont conduit à la chute du gouvernement à Bucarest illustrent une nouvelle fois qu’une forte mobilisation face à des politiques inacceptables ne peut rester vaine.

La démocratie illibérale ne peut être l’avenir de l’Europe mais il incombe pour cela aux citoyens éclairés de s’indigner dès les premiers signes d’une remise en cause des fondements de la démocratie. Il est dangereux de critiquer l’indépendance des garde-fous et de tomber dans un populisme bas de gamme. Les aspirations illibérales de certains dirigeants et partis politiques sur le continent européen ne doivent pas faire oublier les réalités concrètes de l’organisation des pouvoirs. Continuons donc à rester vigilant et n’hésitons pas à résister à ces tentations de replis sur soi, alors que le monde est de plus séduit par cet isolationnisme et communautarisme identitaire.

Thomas Arnaldi

Article publié sur le webzine eurocitoyen Le Taurillon le 6 mai 2018

https://www.taurillon.org/la-democratie-illiberale-est-elle-l-avenir-de-l-europe

 

Photo by Damien Checoury on Unsplash

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