L’individu contemporain au défi de l’existence, les ressources intérieures de la solidité individuelle

humanité L’individu contemporain au défi de l’existence : les ressources intérieures de la solidité individuelle

Patrick Boulte

« Le rôle d’une société civilisée est d’apprendre à l’homme à se lire. »

Philippe Moulinet pour la Fondation pour l’innovation politique, Février 2015, Islam et Contrat Social

Exposé des motifs

L’objet de cette série d’articles est de rappeler la fragilité de l’individu contemporain devant les défis de l’existence qu’il a à relever, de souligner l’enjeu de l’appareillage culturel susceptible de l’aider à relever ces défis et de remettre en évidence l’importance de la contribution des religions à la constitution de cet appareillage.

Notre problème est donc double :

-que la société politique reprenne la pleine dimension de l’importance de la fonction  « culturelle » pour la viabilité de son fonctionnement.

-que les institutions qui remplissent à un titre ou à un autre une fonction d’éducation, aident la société politique à comprendre ce dont il est question, actualisent leur propre connaissance des processus de construction de soi et de son objet, et réintroduisent cette connaissance dans la culture commune.

Cette série d’articles vise :

-d’une part, à tenter de mettre au jour le besoin d’une meilleure intelligence de la réalité anthropologique contemporaine, afin de mieux comprendre ce dont l’individu a besoin pour assumer les responsabilités qui lui reviennent en propre et la nature des ressources qui lui permettront d’y faire face ;

-d’autre part, à prendre la mesure de l’investissement à faire pour mettre la fonction culturelle en mesure de jouer son rôle.

  1. L’approfondissement de notre compréhension de l’individu contemporain placé devant le défi de l’existence.

« Comprendre la tâche individuelle dans la modernité, caractérisée par l’individualisme, et les conditions nécessaires à son accomplissement à partir du point de vue de l’individu empêché. »

Pour comprendre la problématique de l’individu contemporain et la façon dont il peut exercer sa part de responsabilité des fonctionnements collectifs, ce qui, chacun l’admet, est une tâche cruciale, il nous faut  réinvestir le champ de la réflexion anthropologique. Il nous faut changer de point de vue, celui que nous a fait adopter notre volontarisme, notre croyance en  la capacité illimitée de la science et de la rationalité, de nous faire éviter que nos actes puissent avoir des conséquences néfastes, notre conviction, à tout le moins, que tout relève du principe de précaution et qu’il suffit de l’appliquer, notre confiance en notre capacité à toujours être en mesure de porter remède à ce qui aurait pu lui échapper.

Il faut partir d’un constat exactement opposé, celui dont notre prétention nous empêche de prendre la mesure, celui de l’insuffisance originelle de notre outillage pour exercer le dur métier de vivre. À cet égard, nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, en situation de handicap, d’incertitude, de non-maîtrise. Comme le constate Michaël Lapsley, « le fait d’être brisé, incomplet, handicapé, est bel et bien la norme de l’humanité » (1). Cela apparaît d’autant plus que celui qui a à vivre est de moins en moins un être collectif et, de plus en plus, un individu seul, renvoyé à lui-même, auquel s’impose un niveau d’exigence de plus en plus élevé, tandis que, dans le même temps, la culture ambiante semble s’ingénier à lui ôter les étais qui peuvent l’aider à tenir. Ce que nous entendons par vivre, c’est répondre chaque jour aux exigences de la vie et les assumer quelles que soient les circonstances. Or les circonstances ne vont pas dans le sens d’une  facilitation de la vie.

Au plan de l’équipement biologique, Hans Blumenberg nous aide à dépasser l’illusion de sa perfection, hypothèse sur laquelle s’est constituée l’infrastructure des normes de l’existence. Il nous invite à dépasser la croyance qu’en toute circonstance, il sera toujours possible d’inventer des compensations instrumentales à nos manques éventuels, notamment dans des situations spécifiques où plus rien ne va de soi. Oui, nous sommes tous en situation de handicap. Certains peuvent l’ignorer ; ils n’ont pas eu à connaître l’embarras qu’est « la perte de ce qui va de soi dans une situation, par laquelle l’être mis dans l’embarras devient sensible à lui-même et à sa manière d’être envers les autres » (2), Ils ne connaissent pas la vie embarrassée. Ce sont les gens « normaux » vivant une vie normale, qui ont le privilège, non seulement de définir la norme, mais aussi de dire ce qui appartient légitimement à la réalité et ce qui relève de l’anormal ou du pathologique. D’autres instaurent en norme  leur propre situation de  handicap, d’autres s’acharnent à le compenser, d’autres encore mènent leur existence à partir de l’espace intérieur où celle-ci n’est pas embarrassée.

Corollaire de l’individualisme caractéristique de la modernité, les individus se trouvent en quelque sorte enjoints, non seulement d’assumer la responsabilité d’être soi, mais encore de « faire histoire », comme moyen de justifier leur existence, ce qui explique la soif inextinguible de reconnaissance qui s’empare d’eux et le fait qu’à contrario, l’invisibilité sociale devient la nouvelle forme du malheur. Pour autant, qui se préoccupe de leurs moyens d’obéir à cette injonction implicite, de la nature de ces moyens ou de la façon de se les approprier ? Il y a comme un voile d’ignorance que peu d’institutions sont aptes à lever, faute que cela ait été prévu dans leur objet, faute aussi de la compétence pour le faire ? Et le voile d’ignorance en vient à s’étendre sur la réalité du problème lui-même.

Il ne relève pas de la fonction politique d’élaborer le substrat culturel permettant de jalonner le  parcours de ceux qui ont à se construire, ni de fournir aux citoyens les moyens de se comprendre et de se reconnaître. Les systèmes politiques vivent sur un patrimoine culturel acquis et se trouvent dépourvus si ce dernier se trouve dépassé par les exigences du moment. C’est ce qui se passe aujourd’hui dans bien des pays atteints par l’individualisme contemporain, par la moindre prégnance des identités collectives et par le délaissement des patrimoines culturel et spirituel.

(1) Michaël Lapsley (cité par le journal La Croix – 4/5.4.15)

(2) Hans Blumenberg – Description de l’homme – CERF 2011 – p.516

http://www.fondapol.org/etude/philippe-moulinet-islam-et-contrat-social-cinquieme-note-de-la-serie-valeurs-dislam/

crédit photo : Peter Kurdulija

Qu'en pensez-vous?