L’heure de la relance indienne est-elle enfin arrivée ?

02.06.2014L’heure de la relance indienne est-elle enfin arrivée ?

Du 7 au 12 mai dernier, l’Inde organisait le plus grand scrutin jamais réalisé au monde[1] : 814 millions d’indiens étaient appelés aux urnes pour voter aux élections législatives, destinées à renouveler la Chambre du peuple – la Lok Sabha – et désigner le nouveau premier ministre indien[2].

Considéré comme favori durant la campagne, le parti nationaliste hindou de Narendra Modi – le Bharatiya Janata Party (BJP) – est arrivé largement en tête lors de la proclamation des résultats le 16 mai, mettant ainsi un terme à la coalition Alliance Progressiste Unie, au pouvoir depuis près de 10 ans.

Un renouvellement politique bienvenu dans une crise de fort ralentissement économique

Le nouveau Premier ministre indien, qui a prêté serment lundi 26 mai, doit encore composer son gouvernement. Le choix des personnalités à nommer s’avère d’autant plus stratégique que l’Inde est depuis plusieurs années plongée dans un contexte politique, économique et social toujours plus difficile. En effet, les tensions politiques et autres affaires de corruption n’ont cessé de se multiplier au sein du Parti du Congrès de la dynastie Nehru-Gandhi – parti dominant de l’ancienne coalition au pouvoir. L’Inde demeure par ailleurs un Etat fédéral marqué par de fortes disparités territoriales et sociales. Enfin, depuis 2011, l’économie indienne fonctionne au ralenti : après avoir enregistré des taux de croissance oscillant entre 8 et 10% durant une décennie, la croissance indienne a plafonné à 6,2% en 2011, puis à 4,6% en 2013[3]. L’inflation n’a quant à elle cessé de croître : elle est aujourd’hui supérieur à 7%[4].

Un programme politique fondé sur le développement et la bonne gouvernance

Lors de son accession au pouvoir, Modi a affirmé avoir été élu sur le mandat du « développement, de la bonne gouvernance et de la stabilité »[5]. Nombreuses sont les réformes qui attendent le nouveau chef du gouvernement, et nombreux sont les espoirs que place en lui l’ensemble de la population indienne. L’Inde souffre en effet d’un niveau élevé de pauvreté, d’un manque d’infrastructure, d’un faible taux d’alphabétisation. D’un point de vue institutionnel, le système judiciaire s’avère particulièrement lent. En matière économique, le pays souffre d’un encadrement des investissements directs à l’étranger (IDE) complexe, entravant l’accroissement des investissements sur le territoire indien. Des limites juridiques existent enfin, le pays pâtissant d’une absence de protection suffisante de la propriété intellectuelle. Autant d’entraves au développement de l’économie indienne ainsi qu’à son rayonnement international[6].

Arun Jaitley : favori au ministère des finances

Proche de Narendra Modi, Arun Jaitley, est en bonne voie pour se voir attribuer le ministère des finances. Avocat de formation, cet homme politique fut ministre du Commerce entre 2003 et 2004. Ces 17 mois au pouvoir lui ont permis de mener des réformes d’envergure, au bénéfice de l’économie indienne : ainsi, un début de libéralisation du régime d’IDE a été amorcé permettant d’ouvrir aux investisseurs étrangers certains secteurs, tels que l’énergie ou les médias ; Jaitley n’avait pas non plus hésité à défendre les intérêts et la compétitivité des agriculteurs indiens au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce à Cancun en 2003, face aux géants agricoles des pays développés ; il a accru les relations entre l’Inde et les Etats-Unis et a incité l’Inde à mettre en place des zones économiques spéciales afin de stimuler les exportations indiennes[7].

De grands défis à venir pour le nouveau gouvernement

Le nouveau gouvernement indien aura pour principal enjeux celui de maintenir l’Inde dans la course des pays en voie de développement. En 2012 déjà, l’agence de notation Standard & Poor’s avait menacé d’abaisser la note de l’Etat indien, ce qui aurait conduit l’Inde à devenir le premier BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) classé dans la catégorie dite « spéculative »[8]. De grands chantiers ont déjà été qualifiés de « prioritaires » par le premier ministre : la relance de l’investissement, la création d’emploi, le développement de l’industrie et des infrastructures, l’assainissement des finances publiques[9].

Le gouverneur de la Banque centrale indienne a par ailleurs affirmé que la situation de ralentissement économique que traverse actuellement l’Etat indien est un test visant à évaluer l’impact de son régime démocratique. Raghuram Rajan interprète en effet les résultats des élections comme une volonté de changement dans le processus de croissance. Une telle alternance politique s’est réalisée de manière pacifique, ce qui contraste selon lui avec la Chine. Cette dernière est sur le point de fêter le 25e anniversaire de la répression de la place Tienanmen, point de départ du ralentissement économique chinois. « La capacité de M. Modi à donner suite à sa victoire avec un agenda pro-croissance permettrait d’envoyer un message à travers le monde selon lequel la démocratie n’est pas incompatible avec la croissance », a-t-il affirmé[10].

L’élection de Narendra Modi le 16 mai dernier avait fait bondir l’indice Sensex de la bourse de Bombay[11]. Des perspectives de croissance favorables ont également été dévoilées : le FMI prévoit une croissance de 5,4% en 2014-2015. Reste à savoir si le futur gouvernement Modi sera à la hauteur de ces enjeux pour redonner toute sa dynamique à une Inde essoufflée.

Sarah Nerozzi-Banfi

Crédit photo : narendramodiofficial

[1] Mathieu Lyoen, « Elections législatives en Inde », Trop Libre, 18 avril 2014

[2] « L’Inde ouvre les plus grandes élections jamais organisées », Le Monde, 7 avril 2014

[3] Christine Nayagam, « La croissance indienne chute à son plus bas niveau depuis dix ans », Le Figaro, 31 mai 2013

[4] « Inflation historique de l’Inde – Inflation IPC », Inflation.eu

[5] « Narendra Modi, investi Premier ministre, promet une Inde forte », 26 mai 2014

[6] Rapport Conseil économique et social, « Les relations économiques et culturelles entre la France et l’Inde », 2004

[7] Prasanta Sahu et Anant Vijay Kala, « Meet the man who will try to fix India’s economy”, 11 avril 2014

[8] “L’agence de notation Standard & Poor’s menace de dégrader la note souveraine de l’Inde », 19 mai 2013

[9] Julien Bouissou, « La relance de l’économie indienne sera le premier défi du gouvernement Modi » 17 mai 2014

[10] Jacob M. Schlesinger, « India VS China : Démocracy eases downturns”, 30 mai 2014

[11] “Les marches financiers votent Narendra Modi”, 13 mais 2014

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