Italie : la méthode « super-Mario »

6080914212_600bab2581_bL’Italie est un sujet très peu présent dans la presse française de ces derniers mois pour des raisons évidentes : les articles, commentaires et autres infographies concernant l’élection présidentielle empiètent sur la place consacrée aux évènements internationaux, qui se réduit comme peau de chagrin. C’est ainsi qu’échappe dans une large mesure – il ne s’agit, bien sûr, pas d’une règle générale et un certain nombre d’articles de la presse écrite traite des réformes en cours – l’ampleur du travail accompli par le gouvernement Monti pour remédier à la situation alarmante dans laquelle se trouvait, et se trouve encore, l’Italie.

Un pays sinistré

Les dernières données Istat montrent que le pays a vu le nombre de ses jeunes (âgés entre 15 et 34 ans) occupant un emploi passer de 7 110 000 à 6 056 000 entre 2008 et 2011. Sur la seule année 2010-2011, on constate que le nombre d’emplois occupés par les jeunes a baissé de 233 000. Ce chiffre brutal montre bien la violence de la crise subie par l’Italie, notamment sur la question de l’emploi des jeunes Italiens. Il montre également à quel point la jeunesse paie, par la précarité, la surprotection de l’emploi de ses aînés… Situation exclusivement italienne ? [1].

C’est à propos de ce mal exemplaire que Mario Monti a fait adopter un projet de loi visant à une réforme complète du marché du travail en pratiquant une politique de fluidité du marché de l’emploi censé ramener la croissance [2].

La réforme en acte

Cette réforme se présente, dans sa dernière mouture, comme comportant deux volets principaux, l’un incitatif et le second plus défensif.

La réforme permet en effet de proposer aux travailleurs des droits sociaux accrus. Eh oui l’ « ultralibéralisme de technocrates non élus », censé tuer la protection sociale, pourrait bien être une légende… Ainsi la réforme italienne vise à permettre une universalisation des allocations chômage, d’une durée de douze mois pour les travailleurs et de dix-huit mois pour les seniors. On assiste donc à une généralisation de la protection sociale, dont est dépourvue toute une frange de la population active italienne qui travaille parfois dans des conditions d’une grande précarité, surtout dans le Mezzogiorno. Le deuxième volet, destiné à aider la population des outsiders, consiste en une réduction du nombre de types de contrats. Actuellement l’Italie en compte une quarantaine et le gouvernement entend les ramener à huit dans une logique de rationalisation du marché du travail.

Le deuxième point, nettement plus polémique car nettement plus audacieux, vise à libéraliser les licenciements pour accroître la fluidité du marché du travail qui présente des rigidités ataviques. C’est d’ailleurs le fameux débat à propos de l’article 18 dont l’ensemble de la presse italienne s’est faite le relais. Cet article du code du travail encadre les licenciements. Même s’il n’intervient que dans une vingtaine de cas, c’est sur lui que se focalise l’ensemble des tensions et des contestations.[3]

Ce point précis se présente désormais, après plus d’un mois de tractations et de concertations sociales, à travers deux questions. La première consiste à aider les entreprises engageant des actifs. La seconde concerne les licenciements à proprement parler. Il est désormais possible de licencier un employé pour faute grave ou pour des raisons économiques. Toutefois, et contrairement à ce qui était prévu initialement, sous la pression des syndicats en général et de la Confédération générale italienne du travail (Confederazione Generale Italiana del Lavoro, CGIL) en particulier, les raisons pour un licenciement économique devront être justifiées ; sinon l’employé pourra faire appel devant un juge qui devra alors décider de la réintégration du travailleur ou d’une indemnité allant de 12 à 24 mois. Cette réforme nécessite un approvisionnement à hauteur de 20 milliards d’euros d’ici à 2020, ce qui infirme l’idée d’un arrêt total des dépenses de l’État, mais montre la volonté du gouvernement italien de tenir la voie étroite qui la mène entre la rigueur et la récession d’un côté, et l’endettement et la dégradation de l’autre.

Derrière l’austérité, la croissance

Toutes les prévisions conjoncturelles soulignent les difficultés que devront traverser l’Italie et les Italiens cette année, et encore l’année prochaine. En effet, en contractant la demande globale, l’austérité réduit à court terme les possibilités de croissance italienne. Mais, conformément aux préconisations des économistes, Monti tente de relever la croissance potentielle de l’Italie. Cette dernière se définit comme la croissance de moyen terme qu’une économie peut atteindre compte-tenu de sa démographie, de sa technologie et de ses moyens de production tout en gardant une inflation stable.

Or, toutes les études de l’OCDE, du FMI et des diverses organisations internationales ont montré que supprimer les rentes et faire jouer la concurrence est essentiel ; mais tout aussi importante est la réforme du marché du travail. En effet, les travaux macroéconomiques les plus récents[4] (se fondant, d’ailleurs, sur la microéconomie) ont souligné que la dynamique du marché du travail était au cœur de la croissance : par un processus de destruction créatrice permanent ; la fluidité du marché du travail conditionne l’efficacité d’une économie et détermine en partie sa productivité et la compétitivité de ses entreprises. Et c’est pourquoi la simplification et la « flexisécurisation » du marché du travail italien est si importante : renforcer la croissance potentielle italienne est le seul moyen de ne pas entraîner l’Italie dans une spirale de stagnation ou de dépression.

La réforme du marché des biens et du marché du travail est indispensable pour que l’Italie puisse renouer avec la croissance et retrouve une dynamique macroéconomique équilibrée et salvatrice. A quand le tour de la France, où le débat sur cet enjeu décisif semble pour le moment esquivé ? [5].

Louis Nayberg et Jean Senié

Crédits photo : flickr, _BSnake_


[1] Le lundi 2 avril l’Istat a annoncé que l’Italie avait éteint le taux record de 9,3 % de la population active au chômage.

[2] Il réaffirme d’ailleurs son attachement aux jeunes en difficulté dans un entretien donnée à la presse italienne au Liban, à la base de Shamaa : « Il lavoro ai giovani è lo scopo principale del provvedimento: una volta che tutti avranno dismesso le lenti del corporativismo lo riconosceranno e parteciperanno allo sforzo collettivo » [Le travail pour les jeunes est l’objectif principal du projet : une fois que tout le monde sera sorti des lenteurs du corporatisme, les gens le reconnaitront et participeront à l’effort collectif]  (Source : La Réppublica, 7 avril 2012).

[3] Cf. ici.

[4] Notamment les travaux de Diamond, Mortensen et Pissarides récompensés par le prix Nobel d’économie en 2010. Ces travaux sont repris en France par Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le chômage, fatalité ou nécessité, Paris, Flammarion, 2004.

[5] http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=63422.

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