Inclusion numérique des personnes handicapées: sommes-nous à la hauteur ?

8250826110_c008163df9_oInclusion numérique des personnes handicapées: sommes-nous à la hauteur ?

Par Farid Gueham

Peut-on parler d’innovation sans l’accessibilité qui permet à tous un accès juste et équitable à l’ensemble des services du numérique ? Quid des personnes en situation de handicap, trop souvent laissées sur le bord des autoroutes de l’information ? En 2015, 12 millions  de français sont touchés par le handicap. Parmi eux, 80% ont un handicap invisible, 1,5 million sont atteint d’une déficience visuelle et 850 000 ont une mobilité réduite. Selon l’INSEE, 13,4% des handicapés ont une déficience motrice, 11,4% sont atteints d’une déficience sensorielle, 6,6% sont atteints une déficience intellectuelle ou mentale et 2 à 3% de la population utilise un fauteuil roulant. Les technologies représentent un vivier dynamique de solutions pour favoriser l’accessibilité et rompre l’isolement. Et pourtant, peu de créateurs de sites ou d’applications offrent une version dédiée aux déficients visuels. Les dispositifs qui devraient permettre aux non-voyants, aux malentendants, aux paraplégiques ou au tétraplégiques d’avoir une vie numérique normalisée, sont encore trop rares.

Des associations vent-debout contre un oubli banalisé d’une partie de la population.

Regroupées au sein du « Collectif pour une France accessible », les associations représentant les personnes handicapées dénoncent notamment le  manque d’ambition de la loi numérique. Le collectif dénonce un projet qui  « amoindrit l’obligation d’accessibilité numérique telle qu’elle était prévue dans la loi handicap de 2005 et ne permettra pas de réduire la fracture numérique dont sont victimes les personnes en situation de handicap et les personnes âgées ». La loi ne concerne pas tous les sites et les sanctions financières prévues en cas de non-respect ne sont pas dissuasives. Le manque d’accessibilité numérique exclut des millions de citoyens. Parmi les revendications du collectif, l’inscription dans la loi d’une obligation de mise en accessibilité pour tous les nouveaux sites créés à partir du 1er janvier 2017 et la mise en accessibilité des sites existants d’ici 3 ans maximum, sous peine d’une amende de 45 000 €. Les articles 43 et 44 de la loi numérique n’ont pas su convaincre. Avant ce texte, la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances portait l’espoir d’une innovation plus accessible mais là encore, les associations faisaient part de leur déception. Les coups durs s’enchaînent pour la République numérique, celle-là même qui devait porter l’égalité réelle et virtuelle. La défense d’Axelle Lemaire ne s’est pas fait attendre  longtemps « le numérique ne peut pas être une machine à produire de l’exclusion supplémentaire.  J’entends, çà et là, que le texte irait trop loin ou qu’il manquerait d’ambition. Allez comprendre ! C’est une  loi du quotidien, qui confère de nouveaux droits aux utilisateurs, comme celui à l’oubli pour les mineurs, celui à une mort numérique, le maintien d’une connexion à internet pour les foyers les plus fragilisés ou encore l’accessibilité pour les personnes en situation de handicap ». Visiblement, le message n’est pas passé.

Le handicap est-il toujours une priorité pour l’État ?

Du côté des entrepreneurs, la volonté du gouvernement est là, mais les enjeux d’une véritable prise en compte des besoins des personnes handicapées en termes d’accessibilité numérique sont ailleurs, « Il y a du progrès et je constate que l’État fait des efforts sur le sujet, mais il doit aller plus loin. Les citoyens peuvent aussi prendre des initiatives, dans un monde ou la technologie se démocratise, et nous pouvons faire beaucoup avec peu de moyens » constate Olivier Jeannel président de RogerVoice, une application destinée aux malentendants. Et en effet, de nombreuses initiatives démarrent à partir de structures associatives. Pour les start-ups spécialisées sur le secteur du handicap, il manque un écosystème qui permettrait d’associer les éditeurs de logiciels, des fabricants de matériel, les sociétés de service et les professionnels de la santé L’enjeu est donc la mise en relation des initiatives foisonnantes, aussi innovantes qu’isolées. L’application « RogerVoice », permet de retranscrire une conversation en texte pour les malentendants, « une reconnaissance vocale assistée, grâce à des algorithmes qui permettent de corriger la retranscription en induisant du sens, par le contexte » précise le fondateur. L’innovation au service du handicap peut également être détournée de sa fonction première, voire étendue au domaine militaire ou au génie civil, comme c’est le cas, avec l’exosquelette de la startup Wandercraft. « Notre exosquelette a une finalité médicale, il doit permettre aux personnes à mobilité réduite de se déplacer de manière verticale, avec une vitesse de marche normale. Mais nous ne sommes pas les seuls sur le marché international, nous avons des concurrents partout dans le monde » affirme Nicolas Simon, fondateur de la start-up.

La thématique du handicap commence à  fédérer les entrepreneurs.

Le secteur affirme sa spécificité et assume son positionnement dans le champ de l’économie sociale et solidaire, sans pour autant vouloir s’y restreindre. « Pour récolter des données sur les établissements aptes à accueillir les personnes handicapées, nous comptons fédérer une communauté d’utilisateurs, pour partager les adresses aux utilisateurs, parallèlement à notre base de données ouvertes sur l’accessibilité. Nous arrivons après dans la chaîne de valeurs, nous sommes un relais de communication » explique Nicolas Letoquin, fondateur d’Handisun, une sorte de Tripadvisor, pour accompagner les handicapés dans leurs voyages. Une application qui permet aux personnes à mobilité réduite de trouver les lieux de vacances accessibles, pour l’hébergement, les restaurants, et les activités sur place. Des sociétés de capital-investissements s’intéressent de près à l’important marché de l’économie solidaire, à l’image d’« Impact Partenaires 3 », un fonds de capital-développement à vocation sociale,  qui vise tout de même un rendement de 8% par an. En revanche, il n’existe pas, en France, de fonds d’investissements spécialisés sur la seule thématique du handicap. Le secteur reste essentiellement financé par les fondations ou les associations. «  Nous voulons et nous pouvons fédérer les acteurs du tourisme, le retour sur investissement est réel et nous voulons montrer que notre action peut toucher d’autres clientèles » affirme le fondateur d’ Handisun.

Un écosystème dédié au handicap permettrait un véritable développement du secteur.

L’ensemble des acteurs engagés semblent globalement de bonne volonté : le gouvernement, le ministère de l’éducation nationale, les opérateurs privés donnent des gages de cette implication.  Mais la prise de conscience reste tardive pour l’association « Braillenet » qui rappelle, dans ses propositions que  « l’accessibilité numérique est une des clés de l’intégration scolaire, sociale et professionnelle. Il faut souligner aussi que le principe d’accessibilité numérique correctement appliqué, améliore la qualité des services en ligne en général (…) Notons que l’Europe reconnaît l’accessibilité numérique comme une obligation citoyenne et que plusieurs pays ont déjà pris des dispositions légales dans ce sens, comme par exemple le Royaume-Uni, l’Irlande, l’Allemagne ou l’Italie ». Aujourd’hui en France, les personnes en situation de handicap et les seniors rencontrent encore des difficultés dans l’accès aux services et outils numériques. Le développement fulgurant de « l’Internet des Objets » doit pouvoir répondre à leurs besoins spécifiques. Des enjeux qui seront au cœur du 10ème Forum Européen de l’Accessibilité Numérique, organisé le 30 mai 2016 à la Cité des sciences et de l’Industrie de Paris, en partenariat avec l’association BrailleNet.

Pour aller plus loin :

« Inclusion numérique des personnes handicapées et commande publique : un chantier d’avenir », la gazette des communes.

« Loi numérique : pas à la hauteur pour les internautes handicapés », Handicap.fr

« Accessibilité au numérique : la loi ne va pas assez loin ! »Handicap.fr

« Loi numérique : l’accessibilité négligée », la gazette des communes.

 crédit photo Flickr: Philipp Sarmiento | Photography

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