Et si l’herbe était plus verte chez les Suisses ? Des idées pour rénover le système éducatif français.

06.07.2014Et si l’herbe était plus verte chez les Suisses ? Des idées pour rénover le système éducatif français.

François Garçon, Formation : L’Autre Miracle Suisse – Universités, Ecoles polytechniques, HES, Apprentissage. Focus, Presses polytechniques et universitaires romandes, 392p, 29€.

L’éducation est un sujet sensible sur lequel chacun a souvent des convictions bien ancrées. Avec ce livre, François Garçon propose à ses lecteurs français une autre perspective. La présentation du système de formation suisse et de sa philosophie radicalement différente de ce que l’on peut connaitre dans l’hexagone apporte une perspective intéressante dans le débat sur la réforme du système éducatif français.

Le swiss-made : qualité et singularité

Un chiffre-choc permet de donner une idée du fossé qui sépare les systèmes éducatifs suisse et français : en 2011, 72% d’une classe d’âge a passé un baccalauréat général en France contre seulement 20% en Suisse !

Peut-on pour autant donner une « pêche » (une mauvaise note, en dialecte helvétique), à l’école suisse ?

L’auteur mobilise trois indicateurs pour montrer l’efficacité de leur système éducatif: le classement PISA, le classement de Shanghai et le taux de chômage des jeunes. Le premier montre qu’à l’âge de 15 ans, les performances scolaires des élèves suisses en mathématiques, lecture et sciences sont supérieures à la moyenne de l’OCDE. Le second mesure les performances des universités et place 3 des 12 établissements suisses dans les 100 meilleures universités du monde. Enfin, le dernier indicateur indique que seulement 3,4% des 15-24 ans était au chômage en 2011. La Suisse serait donc dotée d’un système efficace, mais comment expliquer ces bonnes performances ?

Que font donc les petits Suisses ?

La principale thèse avancée par François Garçon est que la Suisse n’est pas tombée dans le piège de la « société du savoir ». Cette tendance mondiale a conduit à la désindustrialisation des pays occidentaux, qui ont dévalorisé les métiers manuels et mené une politique de massification des études universitaires. Le résultat a été une désorganisation de l’appareil productif, la formation d’ingénieurs qui n’ont plus accès aux machines, et donc, in fine, du chômage. En envoyant 80% de ses adolescents en formation professionnelle, la Suisse a au contraire réussi à préserver son industrie et garantir le plein-emploi.

Dans le système helvète, les jeunes doivent décider de leur orientation très jeune, vers 14-15 ans. Ils peuvent choisir de poursuivre des études généralistes menant à l’université (HEU pour Hautes études universitaires) et aux écoles polytechniques. Cependant, une large majorité opte plutôt pour des études professionnelles qui leur permettent d’être rapidement opérationnels. Les apprentis ainsi formés multiplient les chances de trouver un travail à la fin de leur cursus, autour de 18 ans, ou bien décident de continuer des études grâce aux HES (Hautes études supérieures). Ces établissements constituent le deuxième pilier de l’enseignement supérieur suisse, à côté des universités, et ont vocation à développer la recherche appliquée.

L’enseignement par et pour les entreprises

Tout au  long de l’ouvrage, François Garçon s’attache à montrer l’implication des entreprises dans le système éducatif suisse. L’importance de la formation professionnelle est rendue possible grâce au concours des PME, qui accueillent massivement stagiaires et apprentis. L’objectif assumé est de les « déniaiser », de les confronter rapidement à la réalité du monde du travail.

La formation des jeunes est profondément ancrée dans la culture de l’entreprise en suisse. Le système éducatif dans son ensemble est dirigé par les besoins du marché, pour façonner une main d’œuvre apte à trouver un travail très rapidement. L’auteur oppose ces formations professionnelles aux études généralistes menant à l’université qui seraient des « formations dont l’utilité sociale ne saute pas aux yeux » (p184). Autrement dit, les formations généralistes ne permettraient pas de finir son parcours scolaire avec un métier en main.

Dans sa lecture du système suisse, François Garçon adopte donc une perspective très économique de l’école. Celle-ci est destinée à produire de jeunes travailleurs qui doivent se prendre en main dès l’âge de 15 ans. L’approche, très différente de ce que l’on peut connaître, semble être d’une efficacité peu contestable sur le plan de l’emploi.

On regrettera cependant que la dimension citoyenne et humaine de l’école ne soit pas – ou peu – prise en compte dans l’analyse. L’école est aussi le lieu pour se familiariser avec des matières, comme l’Histoire ou la philosophie, qui n’ont pas forcément d’utilité économique mais qui ont indéniablement un intérêt dans la formation du citoyen.

Concurrence, autonomie, mondialisation : gros mots en France, clés de la réussite en Suisse

L’enseignement supérieur suisse est public : plus de 80% des budgets des établissements suisses viennent de financements cantonaux ou confédéraux. L’auteur souligne l’originalité de cette caractéristique dans un monde où les meilleures universités sont presque toutes privées, financées par des frais d’inscription souvent impressionnants. Avec des « droits d’écolage » de 1000€ par an, faire des études en Suisse est donc très abordable pour les étudiants.

Publiques, certes, les universités sont loin d’être contrôlées par l’Etat central comme elles peuvent l’être en France ! L’absence d’un ministère de l’enseignement supérieur en est le marqueur le plus explicite. Autonomes, les HEU sont mises en concurrence les unes avec les autres et lancées dans une course à l’excellence, stimulées par des évaluations régulières. La qualité de l’enseignement, de la recherche (qui tend à être parfois oubliée en France) et le taux d’insertion professionnelle sont scrutés à la loupe.

François Garçon établit un lien entre la performance des établissements suisses et leur politique de gestion du personnel. Les 60% de professeurs d’origine étrangère témoignent de la volonté de recruter les meilleurs spécialistes de chaque filière, sans faire passer le recrutement local avant les compétences. Les moyens alloués aux professeurs (hauts salaires, assistants, congés scientifiques, budgets de recherche importants…) offrent également des conditions de travail attractives qui participent du rayonnement scientifique du pays.

S’inspirer n’est pas copier

Le système suisse fonctionne bien. Le recrutement des professeurs et les conditions de travail qui leur sont proposées, la gestion décentralisée des universités et la concurrence instaurée entre eux, la valorisation de la filière professionnelle et la participation des entreprises sont autant de dimensions dont la France pourrait s’inspirer dans la réforme de son système d’enseignement.

La copie n’étant jamais aussi réussie que le modèle, il est important de garder en mémoire que la réussite suisse est aussi le reflet d’une culture spécifique, qui, elle ne se transpose pas de manière systématique. La participation massive des entreprises au système de formation est le résultat de dizaines d’années de collaboration public/privé. Quant aux efforts budgétaires consentis pour l’enseignement, ils n’ont jamais été remis en cause, même en période de restrictions budgétaire. La société suisse dans son ensemble a donc fait le choix de miser sur l’école et l’innovation pour réussir…un choix payant jusqu’à présent.

Antoine de Bengy

Crédit photo : Jonas Bergsten

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