Emmanuel Macron ou la fin de l’histoire politique française ?

« En même temps, en même temps », la République en marche, synthèse réussie de la droite et de la gauche, semble avoir mis un terme à la bipolarisation de la vie politique, dont l’origine remontait à la période révolutionnaire et impériale.

Est-ce pour autant la fin de l’histoire politique française annoncée par certains commentateurs et diagnostiquée, il y a bientôt trente ans, par François Furet, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon dans un essai qui avait alors fait grand bruit : La République du centre. La fin de l’exception française ?

 

La République du centre … en marche

L’élection d’Emmanuel Macron a provoqué l’effondrement des deux grands partis de gouvernement qui avaient alterné au pouvoir depuis bientôt quarante ans, le Parti socialiste et les Républicains. Un effondrement en deux temps : ministre d’un gouvernement socialiste, venu de la gauche, Emmanuel Macron a d’abord, au cours de la campagne présidentielle, affaibli le Parti socialiste, suscitant le ralliement de nombre de ses cadres et de ses élus, provoquant, par contrecoup, l’écroulement de la candidature socialiste officielle de Benoît Hamon. Président de la République, il s’est, dans un deuxième temps, tourné vers la droite, nommant à Matignon Edouard Philippe, issu des Républicains et proche d’Alain Juppé, provoquant la scission de la droite néo gaulliste entre ralliés, constructifs et opposants irréductibles. La conséquence de ce double ralliement, socialiste et républicain, a été la Chambre introuvable du mois de juin, la majorité absolue pour la République en marche, le parti du Président. Depuis, Emmanuel Macron s’attache habilement à maintenir l’équilibre entre les deux pôles de ses soutiens, comme l’a montré le récent remaniement ministériel.

La majorité présidentielle occupe donc bien tout l’espace central de l’échiquier politique, flanquée d’une gauche étatiste et anticapitaliste d’un côté et d’une droite identitaire et populiste de l’autre, qui ne risquent pas de s’associer ni de proposer une alternative crédible.

Il y a donc bien eu décomposition politique. La recomposition est-elle pour autant achevée ?

 

La leçon de l’histoire

Quelques années après l’effondrement du mur de Berlin, le politologue américain Fukuyama publiait un essai retentissant dans lequel il annonçait, en termes hégéliens, « la fin de l’histoire », marquée par le triomphe inéluctable, partout dans le monde, de la démocratie libérale. Les faits n’ont pas manqué d’apporter un démenti cinglant à son jugement et ont plutôt donné raison depuis lors à Samuel Huntington et à son Choc des civilisations. « Par définition » écrivait Raymond Aron à la fin de ses Mémoires, « l’histoire-se-faisant continue » et il n’ignorait pas sa dimension tragique. Les conflits n’ont évidemment pas disparu de la planète, simplement leur paradigme a changé de manière irréversible. On ne refera pas la guerre froide !

La leçon vaut aussi pour la politique française. Le vieux clivage/gauche droite, fondé sur la question économique et nationale a définitivement vécu et il ne ressuscitera pas plus que la guerre froide. Artificiellement maintenu en vie par des partis de gouvernement qui n’y croyaient plus eux-mêmes mais l’instrumentalisaient au moment des campagnes électorales, il a donc été balayé par le succès d’Emmanuel Macron au printemps.  Cela ne signifie pas pour autant la victoire définitive de la « République du centre » ni, par voie de conséquence, la disparition des oppositions. Simplement, les anciennes sont mortes et la nouvelle reste à inventer.

Ce n’est donc pas la fin de l’histoire politique française marquée depuis la Révolution par la culture du conflit mais le paradigme de ce conflit qui a si souvent changé depuis deux siècles n’apparaît pas encore et, le débat politique ayant comme la nature horreur du vide, la vieille gauche rejoue, sans y modifier une seule note, l’ancien air de l’étatisme contre le libéralisme, tandis que la vieille droite ressort un couplet identitaire très daté contre le cosmopolitisme libéral. Or l’avenir de la France, chacun le sait, n’est ni dans l’étatisme à l’ancienne ni dans le repli identitaire, d’autant que ni l’un ni l’autre n’est en mesure de résoudre la crise de la représentation politique. L’orléanisme au pouvoir pas davantage. L’occasion de redéfinir le paradigme du clivage ?

 

Orléanisme au pouvoir et nouveau clivage

Dans un ouvrage paru pour la première fois en 1954 (1)  et qui a fait date, l’historien René Rémond proposait une typologie des droites françaises dont il situait l’origine à l’époque de la Révolution et de l’Empire. Il distinguait ainsi trois droites : la légitimiste, d’inspiration contre-révolutionnaire, la bonapartiste, césarienne et sociale, recherchant l’approbation populaire et l’orléaniste, libérale et parlementaire, associée à la défense des grands intérêts. Emmanuel Macron, venu de la gauche dont il a conservé le libéralisme sociétal, incarne donc en réalité un courant politique connu, cet orléanisme, souvent autoritaire dans l’exercice du pouvoir comme le remarquait René Rémond et qui depuis le XIX è siècle a toujours représenté la France « des capacités », celle qui, dans le fond, se défie d’un peuple qu’elle méprise, dans la tradition d’une partie des Lumières françaises : « je ne saurais souffrir que mon perruquier soit législateur » écrivait Voltaire. On comprend, dans ces conditions, le ralliement d’une partie des élites sociales de gauche et plus encore celui de la France de droite orléaniste, de l’UDI à Alain Juppé qui ne cache plus ses intentions de rapprochement avec le nouveau pouvoir. On comprend aussi l’étroitesse de sa base sociologique.

Il revient donc, par son histoire, à la droite bonapartiste et sociale de relever le défi politique majeur des années à venir : renouer avec le peuple sans s’égarer dans le populisme. La tâche est immense mais des pistes existent : le retour au terrain dont un gaulliste social comme Xavier Bertrand a bien compris qu’il était le meilleur moyen de rendre sa légitimité au politique sans oublier la nécessité de repenser l’action publique, celle qui, selon la belle formule de Philippe Auguste dans son testament ordonnance de 1190, « consiste à pourvoir par tous les moyens aux besoins de tous les sujets, à faire passer avant l’utilité privée l’utilité publique ». En 2017, cela implique de repenser l’État. Un défi pour la droite comme pour la gauche mais « le premier qui investira ce champ aura pour lui un boulevard. A bon entendeur » (2).

Qui a dit que la recomposition et l’histoire politique française étaient terminées ?

 

Vincent Feré

 

(1) René Rémond, Les droites en France, Aubier,1954

(2) Trop libre, 28/11/2017

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