Économie chinoise et dévaluation du yuan

shanghai-588283_640Économie chinoise et dévaluation du yuan

Par Julien Barlan

Alors que jusque dans les années 1970, l’économie chinoise était marquée par un dirigisme et un communiste d’Etat, quarante années d’ouverture progressive ont conduit à la Chine au rang de premier exportateur mondial en 2010. L’économie chinoise reste toutefois marquée par une forte régulation, illustrée par un régime des changes semi flottant et caractérisée par un taux pivot (qui vient d’être déprécié) autour duquel le yuan peut évoluer dans un périmètre de +/- 2%. Au-delà de ces limites, la Banque Centrale intervient pour maintenir le taux. Les progrès économiques enregistrés par la Chine durant les quarante dernières années ont permis l’émergence d’une classe moyenne fortunée et La Chine a aujourd’hui le premier PIB au monde en parité de pouvoir d’achat. Ces phénomènes ont donné l’illusion d’un pays en pleine transformation économique, passant du statut de première usine mondiale à celle d’un pays de classe moyenne et d’une société de consommation.

Pourtant, cette transition est incomplète et la Chine est confrontée à des défis économiques et financiers de premier ordre, ayant motivé une intervention de l’Etat et la triple dévaluation monétaire d’aout 2015. L’avènement de cette société consommatrice de classe moyenne qui se voulait le moteur économique mondial du XXIème siècle est donc repoussé sine die. Mais au-delà des motivations économiques, cette décision est avant tout politique, les justifications économiques n’étant pas toujours valables. Clairement, la Chine ne coopère pas avec le reste du monde et reste un « partenaire » économique redoutable.

Les difficultés économiques et financières auxquelles la Chine fait désormais face

Il convient dans un premier temps de souligner que la Chine connait des difficultés économiques, le terme de « difficultés » étant bien sûr à interpréter à son échelle. On peut en identifier trois.

Premièrement, la Chine est aujourd’hui tombée dans le piège du salaire moyen, qui se vérifie empiriquement lorsqu’une économie atteint un revenu moyen par tête d’environ 15 000 à 20 000 dollars. En d’autres termes, l’économie chinoise s’essouffle. Qui plus est, la Chine est aujourd’hui un des pays au monde où la population épargne le plus. En effet, la consommation intérieure chinoise ne représente que 40% du PIB là où cette dernière représente au moins 60% du PIB  des économies développées.  Cette « sous consommation » conduit à un excès d’offre et à une chute des prix.  La dernière mesure d’inflation n’a ainsi relevé qu’un taux de 1,6%, contre un objectif gouvernemental de 3%. Dans le même temps, et malgré des prix moins élevés que prévu, les exportations chinoises ont baissé de plus de 8%, bien que sa balance commerciale reste largement excédentaire (plus de 3% du PIB).

Deuxièmement, la Chine doit désormais faire face à une concurrence exacerbée de pays asiatiques à des stades de développement moins élevés comme le Bengladesh ou le Vietnam, qui viennent désormais lui faire de l’ombre sur le marché de la production de biens manufacturés à faible valeur ajoutée (ex : le textile). On assiste peut être au début de la fin du « made in China » qui a fait le succès économique de la Chine ces quarante dernières années.

Troisièmement, une grande quantité de l’épargne chinoise est venue alimentée le marché actions, transformant les places financières de Shanghai et Shenzhen en véritables casinos géants. Quand l’indice a atteint un pic le 12 juin dernier, il avait grimpé de plus de 150 % au cours des 12 derniers mois. Mais cette bulle a récemment explosée et les marchés actions chinois se sont effondrés de plus de 30% au début de l’été 2015.

Ainsi, ces difficultés économiques et financières ne mettent pas la Chine à l’abri de troubles sociaux de premier ordre, mettant en danger non seulement la stabilité et la paix sociale dans le pays, mais aussi la confiance des agents (consommateurs, investisseurs…) dans l’économie du pays. Devant l’accumulation de mauvaises nouvelles, la Chine s’est donc tournée vers l’arme de la dévaluation.

La dévaluation : simple réaction économique ou décision politique ?

Cette situation a conduit le gouvernement chinois à dévaluer le yuan. Désormais, un dollar rapporte 6,4 yuans contre 6,2 au début de l’été, soit une chute de plus de 3%. L’objectif du gouvernement est clair : donner un bol d’air à l’économie et stimuler les exportations chinoises, notamment en conjugaison avec des coûts de transports moins élevés, la baisse du prix du pétrole rendant l’acheminement des biens moins couteux. Mais cet objectif est non avoué. La Banque Centrale chinoise se cantonne à évoquer un simple ajustement reflétant les cours du marché. Le problème est que cette annonce intervient étrangement en parallèle de difficultés économiques et alors que le gouvernement chinois faisait la sourde oreille quand le yuan était surévalué… Ainsi, alors que le PIB en volume de la Chine fût largement minimisé par les autorités en maintenant le cours de la monnaie artificiellement bas pour masquer l’écart de compétitivité énorme qui se creusait (très faibles salaires eu égard aux fondamentaux), Pékin ne voulait entendre parler d’une quelconque appréciation du yuan. Aujourd’hui, la musique jouée est tout autre.

En réalité, tout est une question de timing. Cette décision de dévaluer la monnaie pour la laisser refléter plus correctement son taux réel de marché a aussi pour but de répondre aux attentes du FMI qui n’intègre dans son panier de monnaies réserves que des monnaies dont le cours n’est pas manipulé, et d’ailleurs, le Fonds a salué cette mesure. La Chine a néanmoins préféré attendre que son  économie montre des signes – encore une fois relatifs – d’essoufflement pour procéder à cet ajustement. L’Empire du Milieu a donc fait d’une pierre deux coups en quelque sorte, l’objectif principal restant d’intégrer la short list des monnaies de référence du FMI tout en boostant son économie.

Ainsi cette décision revêt un caractère politique, bien au-delà des considérations économiques qui l’ont motivé. La Chine cherche à renforcer ses chances de voir le yuan rejoindre le club fermé des grandes monnaies mondiales, au même titre que le dollar, l’euro, livre sterling et le yen japonais. Si la Chine a beau jeu de n’évoquer qu’un « ajustement technique » sensé refléter le cours du marché, cette décision est clairement politique et intervient d’ailleurs à contrecourant, quand on ne reproche plus au yuan d’être sous-évalué. Clairement, la Chine affirme de nouveau son caractère non coopératif dans l’économie mondiale.

Conséquences de cette décision pour le commerce mondial et pour la France

Car ne nous y méprenons pas. Cette dévaluation est une très mauvaise nouvelle pour les économies occidentales, France en tête. Alors que les observateurs pariaient sur l’émergence d’une classe moyenne consommatrice en Chine, laquelle aurait pu enfin restituer une partie des devises accumulées ces quarante dernières années par une consommation soutenue de biens occidentaux à forte valeur ajournée, la Chine se lance de nouveau dans une logique inverse marquée par de fortes exportations et de nouvelles accumulations de réservées étrangères.  Or, l’économie mondiale a besoin que cet argent revienne alimenter le circuit économique occidental. Cette décision fait ainsi planer de sérieuses interrogations sur la croissance mondiale à court et moyen terme. Des tensions déflationnistes (demande à l’export en baisse et import moins couteux) ne sont pas à exclure, ce qui devrait conduire les principales banques centrales à maintenir de taux d’intérêt faibles, ce qui n’est pas à long terme signe de bonne santé économique.

Certes l’économie chinoise a montré des signes de ralentissement mais elle reste largement excédentaire et connait des taux de croissance (6% et plus) à faire pâlir la France de jalousie. Il s’agit donc d’une décision contre intuitive, aux antipodes de ce que prévoyait le système de Bretton-Woods, à savoir qu’un pays excédentaire ne devait pas dévaluer mais au contraire redistribuer la richesse pour relancer la machine économique. Un peu comme ce que l’on demande aujourd’hui en Europe où les Etats du Nord et de l’Ouest viennent en aide à ceux du Sud, mais à l’échelle internationale.

D’un point de vue français, c’est donc une décision tout à fait égoïste. L’hexagone a importé l’année dernière un total de 42,5 milliards d’euros de produits chinois (télécom, textile, électroménager…). A l’inverse, les produits français seront vendus plus cher en Chine. Par exemple, la Chine est le premier marché mondial pour PSA Peugeot Citroën avec un total de 25% de ses ventes. Une berline vendue 30 000 euros coûtera désormais au consommateur chinois  1 200 euros de plus, ce qui devrait entraîner une baisse des ventes. Même chose pour le marché du luxe français, solidement implanté en Chine. Autre mauvaise nouvelle, l’hypothèse d’une guerre des monnaies asiatiques n’est plus à exclure. Des pressions à la hausse sur les monnaies refuges traditionnelles (dollar, euro) sont à attendre. Ceci aurait des conséquences négatives sur l’économie française qui commençait à profiter des bénéfices d’un euro en baisse significative par rapport à ses hauts historiques. C’est donc un double coup dur pour l’Euro qui se mécaniquement apprécié une seconde deuxième fois.

Enfin, la dévaluation du yuan devrait continuer à exercer une pression à la baisse sur le cours des matières premières dont la Chine est très consommatrice car leur coût en dollar est mécaniquement rendu plus cher. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour la France mais pas pour les pays d’Europe du Nord dont l’économie est largement dépendante des exportations de pétrole.

Les Occidentaux n’ont pas réagi vigoureusement à cette annonce. En effet, si c’est une mauvaise nouvelle pour les exportations, la Chine fini enfin par laisser sa monnaie s’ajuster plus près des réalités de marché, mais quand ça l’arrange ! A terme, les Etats occidentaux font le pari que la banque centrale chinoise laissera le yuan se réapprécier et pourront ainsi en tirer des conséquences positives pour leurs économies. C’est un pari audacieux et incertain tant le gouvernement chinois agit de manière imprévisible.

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