De Gaulle, père hétérodoxe de l’Europe ?

Charles de Gaulle - Petit PalaisDe Gaulle, père hétérodoxe de l’Europe ?

Tancé par Marine Le Pen le 3 février dernier sur le plateau de Mots croisés lors d’un débat portant, entre autres, sur la question de l’euro, l’ancien ministre de l’Économie, Pierre Moscovici, a dû interpeller nombre d’adeptes de l’histoire de la construction européenne – une catégorie assez groupusculaire, on l’imagine – en affirmant, sur un ton péremptoire, que de Gaulle avait « fait l’Europe ». La figure tutélaire du Général, incarnation de l’esprit de Résistance, fondateur de notre Ve République, fait aujourd’hui, à quelques rares et marginales exceptions près, consensus dans le paysage politique français. Du PS au FN, en passant – naturellement – par l’UMP, on en revendique une certaine filiation.

L’histoire contre le FN

Avec cette assertion, P. Moscovici entend pointer les contradictions de la leader frontiste, qui se revendiquerait, selon lui, du gaullisme tout en défendant la sortie de l’Union européenne. Or un tel jugement va à rebours des images conservées par l’imaginaire collectif, celle d’un Général s’agitant sur sa chaise, « comme un cabri », lors de la campagne présidentielle de 1965, vitupérant les partisans de « l’Europe, l’Europe, l’Europe » ; ou la quittant, lors de sa fameuse « politique de la chaise vide », qui aboutît au compromis de Luxembourg du 10 février 1966, et permît à de Gaulle de remporter son bras de fer contre les tenants du fédéralisme et de la supranationalité, très influents parmi les Six. Le principe qui en découla fut que la règle de la majorité ne serait pas opposable si l’un des pays estimait que des intérêts nationaux jugés vitaux étaient mis en cause par telle ou telle décision.

Contre le supranationalisme européen

Couve de Murville, alors ministre des Affaires étrangères, voyait dans ce résultat l’affirmation du poids du Conseil européen par rapport à la Commission, et donc d’une Europe fonctionnant sur un mode de gouvernement interétatique. Le 2 février 1966, il déclare : « Nous avons obtenu dans une large mesure ce que nous voulions : vider la Communauté de la supranationalité.[1] » En privé, le 1er juillet 1965, il appelait à la dissolution de la Commission : « Quant à cette Commission, elle doit disparaître. Je ne veux plus d’Hallstein. Je ne veux plus de Marjolin. Je ne veux plus jamais avoir affaire à eux.[2] » Pour lui, cet organe était à la solde des ennemis de la Nation, et donc ceux de la France. « Le problème, c’est toute cette maffia de supranationalistes, […] ce sont tous des ennemis. […] Alors, ils passent leur temps à créer un état d’esprit hostile à la France. […] C’est la même catégorie, non seulement apatride, mais anti-patrie[3] ».

Ce vocable d’ « anti-patrie » n’évoque-t-il pas la formule d’ « anti-France » popularisée par l’une des grandes figures du nationalisme français, Charles Maurras, qu’admirait de Gaulle ? Cependant ce dernier n’a jamais été prisonnier d’aucune idéologie, et a su s’affranchir de ses racines maurrassiennes.

Un patriotisme européen, oui. Un impérialisme américain, non.

Son pragmatisme, loué par ses contemporains, fait que P. Moscovici n’a pas totalement tort lorsqu’il érige le Général en père de la construction européenne. De Gaulle était un authentique « européen », par la force des choses. L’on peut même le voir comme l’un des premiers promoteurs du patriotisme européen, qu’il ne considérait pas incompatible avec le sentiment national. À propos des négociations sur le Tarif extérieur commun, le 13 février 1963, de Gaulle avance que l’ « Europe doit se décider à être l’Europe. Elle doit dominer son sentiment d’infériorité envers l’Amérique, qui n’est, après tout, que sa fille. Les Européens doivent préférer l’Europe à l’Amérique, que diable ! Tant qu’ils ne s’y résoudront pas, il n’y aura pas d’Europe.[4] » Celui qui venait de dissoudre l’Empire français ne voulait pas se faire le complice de l’inféodation de la France à la puissance anglo-saxonne.

Pour lui, le principe de la supranationalité était l’instrument de cette nouvelle forme de « colonisation ». Son constat était clair : depuis l’entrée en vigueur du Marché commun, l’implantation des firmes américaines sur le continent avait été grandement facilitée. Le 9 novembre 1966, il soulignait « que le traité de Rome n’avait nullement prévu la situation que crée la pénétration par l’Amérique des entreprises des pays membres. [Il n'imaginait] pas que les Américains seraient les grands bénéficiaires de l’opération, avec la connivence de nos cinq associés.[5] » C’est pour cette raison que de Gaulle s’attacha à systématiquement refuser l’adhésion du Royaume-Uni, à ses yeux, possible cheval de Troie de l’impérialisme yankee.

Les « Etats-Unis d’Europe », et les choix du Général

C’est un Américain, le Général Marshall, qui lança, le 5 juin 1947, lors d’un discours à Harvard, l’idée d’une unification de l’Europe avec l’appui des États-Unis. Et son fidèle allié britannique, par la voie de son Premier ministre Winston Churchill, s’adressant le 12 septembre 1946 aux étudiants de l’université de Zurich, de proposer la création des « États-Unis d’Europe ». Ainsi, dans la foulée du plan Marshall – institué par les Américains à destination de leurs alliés européens – et afin de répartir la manne financière qu’il apporte, est créée en 1948 l’Organisation européenne de coopération économique (OECE). En 1950, sous son égide, l’Union européenne des paiements (UEP) voit le jour, mettant en place un mécanisme de solidarité financière et commerciale dont le rôle est de faciliter les échanges entre ses membres, affaiblis par le manque de devises et la non-convertibilité des monnaies européennes.

Les historiens Jean-Michel Gaillard et Anthony Rowley accréditent la thèse selon laquelle la construction européenne est tout d’abord le résultat de la volonté américaine. « Les véritables artisans de la concertation européenne, ceux qui mettent en œuvre ses premiers embryons, sont des amis des États-Unis […], l’Amérique a placé l’Europe sous tutelle. Elle la protège, l’influence, parfois même la colonise[6]. » En voulant s’affranchir de l’hégémonie américaine, de Gaulle a considérablement modifié la trajectoire que devait emprunter la construction européenne. Par sa stature, son aura, il a légitimé l’existence du Conseil européen et son poids par rapport aux autres organes de la CEE, a impulsé le leadership de l’axe franco-allemand, et a imaginé que la Communauté européenne dût s’élargir aux États d’Europe de l’Est. En effet, le 11 décembre 1963, il regrettait que la construction européenne se fît « au détriment de nos rapports avec la Russie, avec la Pologne, avec la Tchécoslovaquie, avec la Yougoslavie.[7] » Il y avait donc une congruence entre la vision développée par de Gaulle et l’Europe telle qu’elle s’est réalisée sur la question de l’élargissement à l’Est –question devenue un enjeu « brûlant » depuis la récente révolution ukrainienne-.

Un père exemplaire pour un enfant non désiré ?

De Gaulle est ce père hétérodoxe d’une Europe qu’il n’avait pas voulue, enfant non désiré mais qu’il fallait élever avec, de surcroît, l’ennemi d’hier. En juillet 1962, le Chancelier Adenauer lui rend visite à Paris. Cette entrevue débouche sur le traité de l’Élysée, signé le 22 janvier 1963, symbole de l’union franco-allemande, qui se charge de devenir le moteur de la construction européenne. C’en est encore aujourd’hui l’un des traits structurants. Et, d’un point de vue institutionnel, c’est grâce au pouvoir accru du Conseil européen face à la Commission que la volonté de cet axe a pu plus aisément s’imposer. Le succès du projet européen dépendait d’un mode de direction intergouvernemental puisque l’obtention d’un consensus entre les États était nécessaire à toute avancée. L’Europe ne pouvait se faire qu’avec le soutien de ses États, et non en les privant d’emblée de leur souveraineté. Ils n’y étaient pas encore prêts et de Gaulle le savait.

Ludovic Basse

Crédit photo: Leonieke Aalders


[1] Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, III, Paris, Éditions du Fallois / Fayard, p. 183

[2] Ibid., II, p. 291

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 227

[5] Ibid., III, p. 56

[6] Jean-Michel Gaillard, Anthony Rowley, Histoire du continent européen, Paris, Seuil, 2001, p. 440

[7] Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, III, p. 253

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