Comment le cybermilitantisme a changé les règles du jeu


11.11.2013Comment le cybermilitantisme a changé les règles du jeu

Baki Youssoufou ou : « Les politiques devront se plier au « printemps numérique », qu’ils le veuillent ou non ».

Le 16 novembre prochain, Baki Youssoufou sera le premier intervenant du colloque « Le progrès, c’est nous ! », un événement organisé par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) dirigée par le politologue Dominique Reynié. Vingt-quatre heures non-stop au cours desquelles 170 intervenants vont se succéder sur la scène de la Maison de la Mutualité, à Paris, pour évoquer leur vision du progrès et de l’innovation. Fondateur de la plateforme de pétitions en ligne We Sign It, Baki Youssoufou y parlera du « printemps numérique », ou comment l’activisme sur Internet bouscule les manières traditionnelles de faire de la politique. Une révolution citoyenne qui, selon lui, prend de court les élites politique, syndicale, économique et intellectuelle dont les organisations sont verrouillées, alors même qu’Internet permet aux citoyens de se passer des structures classiques.

Qu’est-ce que ce « printemps numérique » dont vous allez parler à la Maison de la Mutualité?

Le numérique crée une révolution qui, si elle ne sera pas de même nature que les révolutions arabes, va profondément bouleverser les façons de faire de la politique en France. Les hommes politiques vont être obligés de s’y plier. Le problème, c’est qu’ils ne comprennent pas de quoi il s’agit. Alors que les citoyens leur demandent d’être à leur service, les responsables politiques refusent de souscrire à cette idée qui est dans l’ADN même d’Internet : la transparence et la masse, deux notions que la population a le sentiment de ne plus retrouver en politique. Au contraire, les organisations traditionnelles persistent à vouloir tout contrôler, tout maîtriser. Sauf qu’ils sont en plein dans une vague qu’ils ne voient pas arriver. A mon avis, il y a des mairies qui peuvent tomber l’année prochaine dans des villes où les citoyens se parlent, s’organisent, se réunissent via le Web. Parce que les maires ne savent pas négocier avec cette nouvelle génération d’électeurs qu’ils ont toujours pris pour des autistes. «Il y a quelque chose dans la construction des partis politiques, des syndicats, des associations qui est incompatible avec la vision de la société que permet le Web »

Pourquoi le monde politique a-t-il autant de mal à apprivoiser ces nouveaux modes d’action qu’on a pu voir à l’œuvre avec le mouvement des « Pigeons », ou encore celui des « Poussins»?

Il faut bien voir que si nous en sommes arrivés là, c’est qu’il existe aujourd’hui une incompréhension totale entre les citoyens et les élites, qu’elles soient politiques, intellectuelles ou économiques. On ne se comprend plus. Parce que les citoyens pensent que ces élites ne vivent pas dans le même pays ni sur la même planète qu’eux. Ils les accusent de vivre entre eux, d’avoir fait les mêmes écoles, d’occuper les mêmes postes auxquels ils sont interchangeables. Il faut ajouter à cela que, depuis la crise, ils soupçonnent l’élite politique et intellectuelle d’être à la solde de l’élite économique. Nous sommes donc dans une situation de mépris. Face à cela, les partis politiques ont renoncé à construire des organisations de masse qui respecteraient un certain nombre de principes démocratiques. Vous prenez la liste des anciens étudiants de six grandes écoles et vous avez celle de la plupart des dirigeants des partis politiques ! Ça veut bien dire qu’il y a une reproduction à l’identique à leur tête, une consanguinité intellectuelle et aucune ouverture, notamment vers les jeunes, les femmes, les paysans, les banlieusards. Malheureusement, les partis politiques persistent à vouloir garder le contrôle sur leurs structures. Ce décalage ne serait-il pas finalement lié à une logique générationnelle dans un pays qui vieillit? On ne peut pas le nier, certes. Mais c’est un leurre de croire que la rupture entre la société et la politique ne serait liée qu’à une maîtrise technique des outils du Web. A mon avis, elle est due en grande partie au refus de la part des politiques de ce qui est l’ADN même d’Internet. Quand le réseau est ouvert à tout le monde a priori, la politique française n’est ouverte à la population qu’a posteriori, après avoir montré patte blanche et fait des génuflexions devant un chef. Il y a quelque chose dans la construction des partis politiques, des syndicats, des associations qui est incompatible avec la vision de la société que permet le Web. Je viens de la société civile et je peux garantir que ce n’est pas qu’une question d’âge : si vous allez dans les sections de jeunes de ces organisations, ils ont beau tous utiliser les réseaux sociaux, tout y est quand même verrouillé. J’ai vu des vieux chercher à utiliser les outils du Web que maîtrisent les jeunes et dont ils ne se servent jamais quand il s’agit de remettre en cause leur pouvoir. Il suffit pour s’en convaincre d’essayer d’adhérer à un parti politique en ligne : c’est plus long que de remplir un formulaire de la Sécu! C’est un moyen de filtrer au maximum qui rentre. Tout ça pour faire partie de ce que les militants appellent les « adhérents cartons ». Ils ne peuvent pas croire qu’il s’agisse de vrais gens. En informatique, on parlerait de deux codes source incompatibles.

Pourtant, depuis plusieurs années, les partis politiques, les syndicats, les organisations de la société civile investissent Internet et se cherchent une stratégie numérique…

C’est vrai mais on ne peut pas dire qu’ils l’ont fait de bon cœur ! Pourtant, si on regarde les dernières élections présidentielles, on constate que tous les candidats se sont servis du Web pour tenter de faire décoller leur campagne. Mais vous ne les entendrez jamais remercier les internautes ! Ils vont saluer leur parti, leurs collègues, leurs réseaux car, pour eux, Internet n’a joué aucun rôle dans le succès (ou l’échec) de leur campagne électorale. Les internautes n’existent pas pour eux, cela reste très virtuel alors même que, derrière ces pseudos, il y a des électeurs qui leur rapportent des voix ! Prenez par exemple la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012 : comment a-t-il rattrapé François Hollande dans les sondages ? Lorsque sa page Facebook est créée [en février 2012, NOIR], il récolte des centaines de milliers de «j’aime » en quelques semaines. Pareil pour son compte Twitter. Pourtant, vous ne l’entendrez jamais parler d’Internet pour expliquer sa remontée… Ce n’est pas étonnant : j’ai récemment discuté avec la directrice de cabinet d’un ministère régalien sur les questions de stratégie à l’international et notamment sur le Web. Elle m’a dit quelque chose qui m’a choqué : « Dans notre ministère, si on te met à la tête de la cellule internet, ce n’est pas une promotion. » Tout est dit.

 Comment les acteurs du numérique à l’intérieur de ces structures vivent-ils cette situation ?  

Il y a dans chaque ministère, entreprise,  journal,  etc, beaucoup  de  geeks qui en ont ras le bol du système. Il suffit de penser à Edward Snowden [l'ancien consultant de la NSA à l'origine des révélations sur les programmes d'écoute du gouvernement américain, NDLR]. Ils essayent bien d’obliger la machine à bouger de l’intérieur. Le problème c’est que ce n’est pas facile et surtout, il n’y a pas de stratégie derrière ces initiatives individuelles. Par manque de vision d’ensemble, leur utilisation des outils numériques est plus subie que voulue.

Vous avez lancé l’année dernière Wc Sign It, une plateforme où chacun peut lancer sa  pétition en ligne. Qu’est ce qui la différencie  d’autres services déjà connus, comme Avaaz  ou Change? 

Premièrement, c’est une plateforme française !  Si  nous  faisons  effectivement  le  même  métier,  nous  sommes  partis  d’une  idée  un  peu  différente.  La  culture  française  et  européenne  est  très  importante  dans  notre  projet.  Aux  États-Unis,  on  a  tendance  à  penser  que  l’individu en lui-même est suffisamment important.  Nous  croyons  à  l’inverse  que  l’individu  n’a  de  la  valeur  que  s’il  est  organisé  dans  un  groupe. Le message de Change ou Avaaz est : tout le monde est un héros qui peut changer le  monde à lui seul. Nous pensons au contraire  que nous ne sommes pas des Superman et  donc nous nous adressons en premier lieu  aux structures. Concrètement, nous faisons  de l’accompagnement de A à Z, surtout stratégique,  des  personnes  qui  souhaitent  lancer  une  mobilisation  citoyenne.  Il  y a  des  kits  pour  commencer  à  s’organiser.  Certains  en  sont  satisfaits,  d’autres  ont  besoin  de  plus  de  présence  :  nous  les  aidons  alors  à  organiser  le  premier  noyau,  à  créer  des  comités  locaux,  une  association,  organiser  des  réunions…  Nous  les  aidons  à  passer  de  l’activisme  numérique  au  physique  et  inversement.  Pour  nous,  c’est  la  même  chose !  Pourquoi de plus en plus de citoyens ont  recours aux pétitions en ligne ?  Est-ce vraiment efficace ?  J’ai remarqué que la pétition correspondait  à  une  logique  de  mandat  impératif.  Ce  que  demandent  les  gens,  c’est  qu’on  leur  rende  des  comptes,  et  pas  que  les  années  électorales.  La  population  peut  accepter  que  ses  représentants  s’écartent  de  leur  mandat  à  partir  du  moment  où  ils  en  sont  informés  au  moins  en  temps  réel,  si  ce  n’est  en  avance.  J’ai  par  exemple  conseillé  Edouard  Martin  [le  représentant  CFDT  des  salariés  de  l'usine  ArcelorMittal  de  Flor ange, NDLR]  et  je  lui  disais  souvent  de  poster  quelque  chose  sur  les  réseaux  sociaux  quand  il  allait  à  une  réunion  à  Matignon.  Il  s’est  rendu  compte  qu’avant  même  son  retour  à  Florange,  tout  le  monde  savait  ce  qui  s’était  dit  pendant  la  rencontre.  C’est  beaucoup  plus  facile  d’expliquer  les  décisions  prises  au  nom  de  tous  quand  on  est  soi-même  transparent.  Et  ça,  les  politiques  ne  semblent  pas  l’avoir  encore  compris.

 

Raphaël Proust  @raphaelproust

Source et Crédit Photo : article initialement publié dans l’Opinion

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Crédit photo : Flickr, Fondapol

 

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