Code couleur alimentaire : une première mesure contre la mascarade de l’information nutritionnelle

Code couleur alimentaire : une première mesure contre la mascarade de l’information nutritionnelle8077920518_f393933f7f_k

Par Julien De Sanctis

Selon un sondage OpinionWay daté du 5 mars 2014, 46% de la population française serait en surpoids ou atteinte d’obésité. Pour combattre ce que le ministère de la Santé considère comme véritable épidémie, celui-là envisage, depuis maintenant deux ans, la création d’un code couleur apposé sur les produits alimentaires afin de mieux informer les consommateurs sur la teneur en gras, sucres et sels de leurs achats. Si la mesure ne semble pas plaire aux industriels, elle se révèle belle et bien salutaire aux plans sanitaire et politique.

Le principe

Le principe est on ne peut plus simple : alors que les tableaux de composition nutritionnelle des emballages alimentaires sont inexploitables par les non-initiés (82% des consommateurs selon l’UFC-Que choisir)[1], le ministère propose, à l’instar d’une mesure déjà prise au Royaume-Uni[2], la création d’un code couleur/alphabétique (A-Vert, B-Jaune, C-Orange, D-Rose fuchsia, E-Rouge) favorisant l’appréhension rapide et compréhensible de la qualité nutritionnelle des aliments avant le passage en caisse. Selon une étude NutriNetSanté [3], 80% des personnes interrogées se déclarent favorable à un « étiquetage coloré » sur les emballages alimentaires. S’il est certain que la mesure ne transformera pas chaque consommateur en expert des questions nutritionnelles, il semble que ses vertus soient d’une autre nature.

Les avantages

Lutter contre les idées reçues

Outre son objectif premier d’information pure, le code couleur alimentaire aura également pour effet de lutter contre les idées reçues en « révélant » des qualités nutritionnelles auxquelles on ne s’attendait pas. Ainsi, l’acheteur pourra se rendre compte que deux produits de même catégorie peuvent être notés de façon très différente selon leur marque, ou que des aliments réputés néfastes pour la santé, comme certains plats préparés, ne le sont pas tant que ça. L’étude de l’UFC-Que Choisir est édifiante à ce sujet

Disqualifier le marketing alimentaire

Le second avantage de l’étiquetage nutritionnel et de sa politique de transparence réside dans sa capacité à lutter contre la désinformation du marketing alimentaire. Les produits aux allégations « santé » ou « minceur » pourront ainsi être passés au peigne fin et décrédibilisés quand ce sera nécessaire. La bonne question les concernant sera enfin de rigueur : que substitue-t-on à la perte qui « justifie » l’allégation ?

Améliorer la qualité des produits industriels

Enfin, le dernier atout de la mesure est celui de son influence sur la qualité future des produits. À nouvelles normes (même indirectes), nouvelles pratiques. N’en déplaise aux défenseurs de certains intérêts bien connus, le progrès, c’est aussi (parfois) agir pour ce qui est bien. En l’occurrence, au lieu d’un nivellement par les coûts (c’est-à-dire par le bas), l’impact en terme de réputation du code couleur devrait entraîner un nivellement par la qualité. L’idée n’est pas de croire naïvement à une offre exclusivement composée de produits verts mais plutôt à une meilleure information entraînant une composition alimentaire plus vertueuse en général.

L’argument qui n’en est pas un

L’argument le plus fréquemment invoqué contre cette mesure est celui du tort que les industriels et, plus particulièrement, les produits rouges pourraient subir. Outre le fait que cette mesure a précisément pour but d’instaurer une discrimination, non pas de principe, mais plutôt de quantité, sur les aliments (parfois inutilement, cache misère oblige) saturés en gras, sucres et autres sels, on comprend mal la portée de l’argument, sachant que les tableaux nutritionnels, bien qu’illisibles, sont censés nous permettre d’aboutir aux mêmes conclusions que le code couleur. À moins que les industriels aient parfaitement conscience que personne (ou très peu) ne parvient à déchiffrer cette avalanche d’informations chiffrées présentée comme mesure de défense des consommateurs. Mais nous n’osons y croire.

Un argument similaire consiste à prendre la France par les sentiments en plaçant le problème à échelle culturelle. Des produits comme le saucisson, le fromage ou autres spécialités culinaires connues pour leur générosité en matières grasses, se retrouveraient fortement discriminées. Mais la dimension culturelle de l’argument se retourne contre lui : ces spécialités n’ont justement rien à voir avec les produits industriels qui saturent l’offre globale. Le « surplus » culturel, allié au plaisir gustatif et esthétique qu’ils procurent leur accorde un statut tout à fait particulier dans l’esprit et le portefeuille des gastronomes français.

Régénération politique : la « rationalisation démocratique »

Enfin, notons que cette mesure se révèlerait très vertueuse à échelle politique. Si la technique et ses rejetons (ici représentés par les industriels) donnent l’impression d’évoluer indépendamment de la société dans laquelle ils s’insèrent, c’est uniquement en vertu du principe moderne de différenciation selon lequel les sciences et techniques seraient des sphères autonomes voire autarciques, exemptes d’influences sociales. Cette illusion relève de ce que le philosophe Andrew Feenberg nomme un « inconscient technique »[4], chargé de tous les choix sociaux présidant à la conception de telle ou telle technique et « oubliés » car figés dans le produit physique final. Les normes sont souvent les premières victimes de cet oubli.

Le choix du code couleur alimentaire, allié à une communication adéquate, aurait l’immense mérite de révéler le véritable rôle de la force sociale dans la conception technique : un rôle déterminant au sens propre. En aboutissant, même de façon indirecte, à une modification dans la conception des produits alimentaires industriels, la mesure s’inscrirait alors dans un processus de « rationalisation démocratique » de la technique (Feenberg).

Plébiscité depuis plusieurs années par les professionnels de santé et les consommateurs, ce code couleur est en effet représentatif d’un intéressement plus large des catégories sociales concernées par le sujet des aliments et de leurs qualités nutritionnelles. Ce dispositif de contrôle participerait donc d’une démocratisation de la technique en  ce qu’il incorporerait au produit une somme d’intérêts divergents et donc plus représentatifs.

[1] http://www.allodocteurs.fr/alimentation/etiquetage-nutritionnel-le-code-couleur-reserve-des-surprises_15695.html

[2] Celle-ci n’est pas obligatoire. On imagine cependant les gains en terme d’image que les enseignes telles que Marks & Spencer, Tesco, Morrisons ou encore Sainsbury ont pu tirer de leur adhésion volontaire à la mesure.

[3] http://www.europeconomic.com/14-bientot-un-code-couleur-sur-les-emballages-alimentaires-en-france.html

[4]Andrew FEENBERG, Pour une théorie critique de la technique, Lux Humanités, Janvier 2014

Crédit photo : epSos .de / Flickr

Qu'en pensez-vous?