Bienvenue dans le capitalisme 3.0

10342350563_9658609740_z« Si l’on se préoccupe vraiment des générations futures comme on fait semblant de le croire, alors, laissons-les apprivoiser le monstre numérique. Fabriquer une société qui, comme les précédentes, mêlera plus ou moins harmonieusement le babillage incessant de la Toile et de l’émotion, d’un tête-à-tête sur un banc de square, la frénésie d’un shopping sur la Toile, la chaleur brouillonne d’un vide-grenier, la praticité d’un cours sur internet et la fascination d’un grand professeur. Aucune société n’en remplace une autre, elles s’hybrident sans cesse ».

Le capitalisme 3.0 décrit par Philippe Escande et Sandrine Cassini dans leur ouvrage commun est une lame de fond : il bouleverse indifféremment tous les secteurs de l’économie, toutes les professions, au plus proche des entreprises, de leurs salariés et des citoyens. Le temps est venu de repenser le travail, de composer avec de nouvelles bases qui bouleversent les fondements du capitalisme tel que nous le connaissons depuis la révolution industrielle. Nous devenons nos propres chefs, commerçants des services, des logements, des biens auxquels nous donnons une seconde vie. Une économie de la mise à nu de nos besoins, de nos moyens, pour le meilleur et pour le pire : une économie où il est plus simple d’émerger, d’entreprendre, mais aussi un écosystème de la surveillance. « Sommes-nous à l’aube d’un hyper-capitalisme marchand où tout sera à vendre ? Ou inversement la société va-t-elle se convertir à l’échange et au partage ? Enfer ou paradis ? ». Portée par la puissance des nouveaux logiciels, du réseau et des capacités de stockage quasi-infini de la data, la révolution numérique impacte irréversiblement des secteurs d’activités que nous ne pensions pas être les premières cibles de l’automatisation.

La fin du salariat : le règne des indépendants, mais à quel prix ?

Au-delà des valeurs de partage et d’ouverte au monde des GAFAs, des fortunes et des empires colossaux se renforcent chaque jour : le nouveau capitalisme 3.0 se met en place naturellement, par les usages toujours plus simples et plus fluides, d’usagers heureux de se laisser porter par la révolution numérique et technologique. Dans cet ordre nouveau, ceux qui étaient jadis, des « disrupteurs » hors systèmes, sont les conquérants du nouveau monde : « le consommateur du XXIe siècle n’est pas dupe car il sait que ce qu’il gagne d’un côté, il risque de le perdre sitôt poussée la porte de l’entreprise dans laquelle il travaille. Car, si le capitalisme 3.0 supprime des métiers et fait le bonheur de ses utilisateurs, il modifie aussi de fond en comble la relation au travail ».

41jKb+UUsgLLa course à l’algorithme… De Big Data à Big Brother

Assureurs, banquiers, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir tout savoir sur le consommateur : leur commandement, les 4 V. Volume, vélocité (rapidité d’accès), variété et valeur. Les outils au service d’une analyse fine qui permettraient de tout savoir, de tout anticiper. Un scénario digne du « Minority Report » de Spielberg. « Les métiers les plus touchés par ce raz de marée conceptuel qui renvoie à l’antiquité la notion d’échantillon sont ceux, justement, qui font profession de statistique et d’anticipation du futur et notamment, les assureurs ». Parmi les expériences en cours, dans le secteur de l’automobile ou de la santé, Axa propose un service en fonction de la conduite, le « Pay how you drive » : un petit boitier mouchard placé dans le véhicule renseigne l’assureur sur le comportement de conduite de l’assuré : vitesse, freinage, réactivité, tout est passé au crible.

Les règles du jeu qui s’écrivent au fil de nos usages 

Les Etats-Unis sont, aujourd’hui, toujours plus permissifs et flexibles que l’Europe sur la question de l’utilisation et de l’exploitation de la donnée des particuliers. Le réassureur français Scor l’a bien compris : son logiciel « Velogica » est disponible pour les clients outre-Atlantique, mais pas sur le vieux continent. Le logiciel permet de croiser dix ans d’histoire médicale et judiciaire. Lobbyistes, juristes et avocats seront également le bras armé d’entreprises qui ont parfaitement intégré la résistance d’une législation qui ne va pas leur faciliter la tâche.

Les nouvelles lois du capitalisme 3.0

Dans ses incidences les plus positives, le capitalisme 3.0 a libéré le consommateur : il offre un accès élargi à une gamme de service toujours moins chère, mais aussi un complément de revenu. Revers plus négatif de ce cadre nouveau, la dérégulation du travail et la défiscalisation de l’activité, « un accélérateur de la précarisation de l’emploi qui, de plus, prive l’Etat des ressources nécessaires au maintien de ses missions. A lui, donc, d’inventer un nouveau cadre et un nouveau mode de fonctionnement adapté ».

Le nouveau modèle économique génère des angoisses que les auteurs présentent comme naturelles. Porté par le progrès et la révolution numérique et générateur d’avancées réelles qui ponctuent nos usages quotidiens, le capitalisme 3.0 déstabilise, car il introduit un changement de rythme que Tocqueville constatait déjà en son temps « le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres ». Les ténèbres de la nouvelle économie sont ses frontières toujours mouvantes et déroutantes. Car nos anciens repères, ces balises rassurantes n’existent plus : embrasser cette nouvelle donne, c’est aussi s’avoir s’affranchir des anciennes règles du capitalisme.

Pour aller plus loin :

- « Le chaudron du « capitalisme 3.0 », Le Monde.
- « Les 12 livres qui fallait lire en 2015… pour comprendre la transition numérique », l’Usine Digitale.
- « Bienvenue dans le capitalisme 3.0 : la revanche du consommateur », Atlantico.
- Vidéo « Capitalisme 3.0 : La fin du salariat ? », Boursorama.

 

« Crédit photo Flickr: AK Rockefeller »

Qu'en pensez-vous?