Beth Noveck : Plaidoyer pour une révolution du gouvernement ouvert

Beth Noveck : Plaidoyer pour une révolution du gouvernement ouvert

Par Farid Gueham,

Beth Noveck l’affirme « un gouvernement ouvert n’est pas un gouvernement faible ! ». Outre atlantique, Beth Noveck fait figure de pionnière : nommée “ Deputy chief technology officer” pour l’Open-Government à l’initiative du Président Obama, elle a piloté la direction des politiques scientifiques et de l’innovation de la Maison Blanche jusqu’au 16 mai 2011 où elle intègre le gouvernement britannique pour des fonctions proches de ses attributions initiales. C’est avec humour qu’elle rappelle que le long chemin pour réintroduire de la transparence et une communication ouverte au sein d’une Maison Blanche qui n’était jadis pas aussi fermée qu’on pourrait le penser. « Quand la Maison Blanche a été construite au début du 19e siècle, c’était une maison ouverte. Les voisins allaient et venaient. Pendant le mandat du Président Adams, un dentiste du coin voulait serrer la main du Président. Le Président fit sortir le Secrétaire d’État avec qui il était en réunion pour accueillir le dentiste et accessoirement lui demander de lui retirer une dent douloureuse » raconte Beth Noveck.

Mais lors de l’installation de l’administration Obama en 2009, la Maison Blanche relève davantage du bunker que de l’accessible maison du peuple. Toujours marquée par ce voyage dans le passé, Beth Noveck décrit des fenêtres couvertes de rideaux anti-déflagrations, des ordinateurs équipés de Windows 2000 et des réseaux sociaux bloqués par le pare-feu des services de la Présidence. A l’époque, la Maison Blanche n’avait pas de blog ni la multitude de comptes twitter qui alimentent aujourd’hui les réseaux sociaux. En total décalage avec les archaïsmes des outils de communication, la feuille de route transmise par le Président Obama est ambitieuse, « la responsable du Gouvernement ouvert devra se saisir des valeurs et des méthodes de la transparence, de la participation et de la collaboration afin de les diffuser dans l’ensemble des administrations pour une coopération effective entre les institutions et le peuple ».

« Mais nous n’avons pas d’institutions douées pour permettre à nos talents de s’épanouir, pour travailler avec nous de cette façon ouverte et collaborative » reconnait Beth Noveck. Ce constat largement partagé par de nombreux analystes. Les institutions décrochent, elles se déconnectent du peuple. Construites sur des modèles datant du 18eme siècle, elles visent à canaliser le flux des valeurs par le vote, une fois tous les deux ou quatre ans. Mais à l’ère des réseaux sociaux et de la communication immédiate, ce n’est plus suffisant pour suivre les attentes, les besoins et les valeurs des administrés. Et si les Etats investissent largement dans l’innovation et les crédits de recherche, ils investissent toujours trop peu dans la réinvention et la redéfinition des institutions. Mais passée la complainte que propose-t-on concrètement pour renouveler nos institutions?

La solution se trouverait-elle dans les réseaux sociaux ? Pas vraiment. L’idée est séduisante, mais cela ne suffit pas. Les réseaux Facebook et Twitter sont rapides et évolutifs mais ils n’en demeurent pas moins des entreprises et non des démocraties inversées. Ils ne peuvent pas remplacer le gouvernement. Communiquer est une chose, mais le bon réseau social est celui qui permet d’interagir. Beth Noveck y voit le fondement du succès de twitter qui fonctionne si bien car « il adopte le modèle d’une plateforme ouverte, une interface de programmation pour permettre à de nouvelles applications d’être créées dans le but de lire et de traiter l’information sous de nouvelles formes passionnantes ». La prochaine grande superpuissance saura combiner les priorités de l’institution, le maintien des valeurs publiques avec la diversité et la réactivité des réseaux. Elle devra mutualiser et construire les nouvelles innovations sur une plateforme institutionnelle, engagée dans une pratique de bonne gouvernance.

Une expérience de gouvernance partagée n’est pas forcément une application sophistiquée : elle va du « low tech » au très « high tech ». Initiative aussi simple que révolutionnaire au Rajasthan, le projet « MKSS ». Dans une zone rurale marquée par un fort taux d’illettrisme, les dépenses de l’Etat ont été illustrées sur près de 100 000 murs dans les villages, afin d’inviter les habitants à commenter et à amender le budget sur ces mêmes murs. Un accès simplifié au débat budgétaire qui n’intéresse pas grand monde dans nos démocraties parlementaires occidentales. Le crowdfunding doit s’étendre aux gouvernements et aux institutions. Autre exemple, le site « Spacehive » au Royaume-Uni, une plateforme grâce à laquelle chacun peut réunir les fonds nécessaires à la construction des cages de foot ou du mobilier urbain comme les bancs dans les squares et jardins publics. L’idée n’est pas de se substituer mais d’améliorer les services de la collectivité. Les moyens de l’administration pour collecter et mettre à jour de l’information en temps réels sont limités. En citant l’exemple d’Ushahidi, un site créé après les émeutes postélectorales au Kenya en 2008 pour créer une cartographie de crise, Beth Noveck rappelle que « nous, citoyens, sommes les meilleurs lorsqu’il s’agit de collecter les informations en temps réel et de cibler l’envoi de moyens de secours aux personnes piégées sous des décombres, que ce soit après le tremblement de terre en Haïti, ou à l’issue d’une émeute urbaine ». Mais sans mise en perspective, la donnée publique ne vaut rien. Les expériences d’ouvertures de données gouvernementales se multiplient, et on assiste à l’émergence d’une production pratique à travers la création d’applications innovantes, basées sur des données gouvernementales. Tout le monde connait le chanteur Jon Bonjovi. Mais peu d’entre nous savent qu’il a créé une soupe populaire pour les sans-abri du New-Jersey. En février 2012, il demande à la Maison Blanche de financer un prix pour créer des applications évolutives à l’échelle du pays afin d’aider non seulement les sans-abri, mais également les bénévoles dans leurs actions. De février 2012 au mois de juin 2012, des projets innovants sont sélectionnés et récompensés par l’Etat. « Sous l’administration précédente, il aurait fallu passer par des tonnes de formulaires et plusieurs mois d’instruction, on a bien avancé » se félicite Beth Noveck.

Ouvrir le gouvernement, n’est pas synonyme de privation ou d’affaiblissement de l’autorité publique.

La révolution du gouvernement ouvert n’a rien à voir avec une privatisation du gouvernement. Les règlements émanant de la société civile répondent à un besoin et une réalité politique plus progressiste que les règlements, les lois, ou les stratégies procédurières générés par des appareils politiques ou une administration bureaucrate. Beth Noveck s’en amuse et nous rappelle que « dans l’État du Texas, 515 professions sont réglementées, du foreur de puits au fleuriste. Vous pouvez entrer dans une église à Dallas avec une arme à feu, mais ne faites pas un bouquet de fleurs sans permis, parce que ça vous enverra en prison ». L’Etat du Texas s’est tout de même rendu compte de cette absurdité règlementaire et décide de lancer des appels à projet à l’aide de wikis politiques en ligne afin de se débarrasser des réglementations contraignantes et obsolètes qui entravent l’esprit d’entreprise. L’idée est de les remplacer par des solutions innovantes en créant parfois de nouvelles applications pour iPhone permettant à la fois de protéger les consommateurs et le public et d’encourager le développement économique.

Le gouvernement ouvert ne se limite pas à un gouvernement transparent. Le challenge est donc de combiner participation et collaboration pour transformer la façon dont le gouvernement fonctionne. Cela commence par l’ouverture des données mais surtout par la création de nouvelles occasions de participer avec les hackathons où l’on exploite de la donnée pour créer des applications. Il faut éduquer et sensibiliser les plus jeunes à cette participation. Certains « biohackent » la croissance de plantes vertes avec le site Arduino et le groupe Mozilla incite les jeunes à créer des sites web et à éditer des vidéos. D’où l’enjeu d’enseigner aux jeunes que nous ne vivons pas dans une société passive ou dans une société en lecture seule, mais dans une monde à éditer. Chacun citoyen à le pouvoir de modifier nos collectivités, de modifier nos institutions, c’est alors que l’on commencera vraiment à s’engager sur la voie du mouvement pour une révolution du gouvernement ouvert.

Crédit photo : Armel Le Coz and Cyril Lage

Site de l’ Opengov des Etats-Unis

Site de l’ Open Government Initiative de la Maison Blanche

Site du Gov Lab de l’Université de New York NYU

Site de la plateforme de crowdfunding plubic « Spacehive »

Site de cartographie de crise « Ushaidi »

Restaurant solidaire de la fondation Jon Bonjovi « Soul Food »

Site Arduino construction drone, développement d’application

Il y a 2 commentaires

  1. We Are Innovation

    La nomination de nombreux Chief Data Officers en France comme dans d’autres pays ne serait-elle pas le signe d’une première prise de conscience politique? Il reste à espérer que les moyens déployés et mis en oeuvre soient aussi innovants que les enjeux l’exigent, avec le temps l’impact va être plus grand et l’urgence plus pressante. Les institutions sont-elles prêtes hors Etats-Unis et y compris aux Etats-Unis pour déployer des outils communautaires efficaces?

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