Aujourd’hui et demain, les défis de notre génération

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Par Emmanuel Blézès

La France entre en guerre, pour longtemps. Dans la douleur, les instants tragiques que nous vivons dressent au grand jour les défis de notre génération, née des années 80, 90, 2000. Réflexions pour engager l’avenir.

La République

Notre premier défi sera l’unité de la Nation. Nous devrons réaffirmer les piliers de la République. La laïcité d’abord, ce sur quoi tout repose. Magnifique concept, tant brutal que rassembleur, la laïcité n’est pas une complaisance avec les dérives religieuses au nom de la tolérance. Elle est une tolérance, certes, mais elle s’exerce dans un espace circonscrit. C’est accepter qu’en France les religions, quelles qu’elles soient, se soumettent aux lois. Il faudra alors parler comme un « Nous ». Un Français est Français avant d’être musulman, chrétien ou juif.

Nous unir

Le débat racialiste a conduit à des divisions profondes. Des associations ont prospéré sur la misère, remuant sans cesse les braises d’une haine de la France, de son passé esclavagiste et colonial, perpétuant l’illusion d’un racisme d’État. Nous devrons mettre fin à ces tendances communautaristes qui nous divisent. Il ne doit pas y avoir en France de « communauté noire », de « communauté arabe », de « communauté blanche ». Nous avons tous nos attaches, nos racines. Nous sommes des Français de sang-mêlé. Mais cessons de nous définir comme « Français d’origine sénégalaise », « Français d’origine portugaise ». Insistons sur ce qui nous rassemble : nous sommes Français. Il n’existe qu’une seule communauté : la communauté nationale. C’est le fondement de notre unité. La France a son histoire, de sang et de gloire, il faut la regarder en face et affronter l’avenir ensemble. La France n’a pas à se repentir. Le roman national est un long chemin qui doit nous réunir. De Clovis à De Gaulle en passant par Napoléon, de Bouvines à Waterloo jusqu’à la guerre d’Algérie. Chacune de ces pages doit être apprise, connue et portée sans rancunes ni désir de vengeance. C’est notre bien commun.

Briser l’entre-soi

L’école devra jouer un grand rôle. C’est là qu’on forme les esprits. Elle devra enseigner cette histoire avec plus de rigueur encore, insister dès le plus jeune âge sur l’amour que nous devons porter aux valeurs républicaines, elle devra toujours éveiller nos esprits, notre sens critique, dans un monde médiatique qui nous habitue à laisser les autres penser pour nous. L’école devra aussi être le lieu de l’élévation, par le travail, le mérite. L’ascenseur social doit fonctionner à plein régime. Pour cela, l’enseignement doit être, en chaque lieu, de qualité. Partout on doit pouvoir lire Zola, Homère, réciter Prévert et quelques vers de la chanson de Roland, résoudre des équations, parcourir les tréfonds de la voie lactée. L’école devra briser l’entre-soi social. C’est à l’école qu’on sort de sa famille, qu’on brise les zones de confort, les habitudes. Il faut restaurer cette violence initiale de l’école qui apprend la vie en groupe, nous heurte à l’altérité.[1]

Nommer les choses, pour ne pas « ajouter du malheur au monde », c’est aussi notre devoir. Oui, s’est instauré en France un « apartheid territorial, social et ethnique »[2] de fait. La France post-coloniale n’a pas été pensée. Il y a là toute une politique d’urbanisme à imaginer. Nous avons créé des ghettos, terreaux de l’exclusion et du ressentiment. De nombreux jeunes, travailleurs, déterminés, s’en sortent. D’autres en rasant les murs, brûlant des voitures, ont aujourd’hui trouvé dans le djihadisme l’identité qu’ils cherchaient. Ces-derniers doivent être pourchassés et mis hors d’État de nuire. Faisons en sorte que d’autres ne deviennent, demain, nos ennemis.

Une économie robuste

Il nous faudra un État efficace, restreint à ses fonctions les plus essentielles : la sécurité, la défense, la justice, l’unité territoriale. Notre économie devra retrouver de la vigueur, du souffle, grâce à des finances publiques assainies. La France ne pourra plus assumer son destin de grande Nation émancipatrice si elle ne retrouve pas vite les chemins de la prospérité. Il faudra libérer les énergies, les entrepreneurs, les créativités, ouvrir les opportunités. Le travail changera de forme, il sera plus instable. Nous devrons accompagner ces changements, ils seront lourds.

Une Europe efficace

L’Europe devra être un appui. Les jeunes d’aujourd’hui, adultes de demain, devront la réécrire, lui redonner un sens. L’Europe ne peut pas être un avatar de technocratie, ni une abstraction idéologique peu soucieuse des peuples. Son fonctionnement, son action doivent être limpides aux yeux des citoyens. Le monde bouge, les hiérarchies du XXe siècles volent en éclat. Il nous faut retrouver des projets fédérateurs pour faire bloc. En 2050, l’Afrique comptera 2,4 milliards d’habitants, le dérèglement climatique ne nous permettra pas de vivre plus de 20 ans au rythme de consommation actuel, l’Asie se fracture. Ce ne sont pas les défis qui manquent. C’est à l’Europe de les prendre à bras le corps.

Des hommes d’État

Dans ce tableau, la responsabilité est aussi celle d’une classe politique qui, devenue caste auto-entretenue, s’est peu à peu détournée de l’intérêt général. Elle devra demain être capable de sortir des réflexes partisans, refuser la tyrannie de l’instant et faire preuve de responsabilité. La politique doit se réinventer pour revenir à ce qu’elle doit être : une écoute du citoyen et la construction d’un horizon commun. Les partis politiques devront s’ouvrir, faire prévaloir le débat, les idées, les talents, être l’espace commun qui fait vivre la cité. La politique est aussi une transgression, c’est le refus de plaire à tout prix. Représenter son peuple impose une tenue et une grande exigence morale. Le politique éclairé doit aussi penser son pays, ses changements, les affronter, les expliquer. Il doit dire le monde, le comprendre. Il doit permettre à son peuple d’engager des changements sereinement, sans renoncer à ce qu’il est.

Nous engager dans le temps long

Penser et panser nos fractures. C’est un vaste chantier qui nous engage dès aujourd’hui. Ce sera le combat d’une génération réconciliée avec l’histoire de ses ancêtres, de ses parents, engagée dans les promesses de l’avenir. Il se mènera avec nos penseurs, nos poètes, nos artistes, nos polémistes. La littérature, la mode, la musique sont le reflet d’une époque. Nous devons y être attentifs.

Anéantir Daech n’est donc qu’un préalable. Le combat se mènera sur notre territoire. Aujourd’hui et demain, tous les jeunes devront le mener, s’engager. Ce combat se gagnera d’abord dans les esprits, il doit être l’oeuvre de chacun.

À court terme, ce combat engage au premier chef nos gouvernants. Les ennemis de la République doivent être, sur notre territoire, traqués et châtiés en conséquence. Nous devons, en France et en dehors, gagner une guerre contre une organisation terroriste. Cette guerre sera longue. Elle tuera des Français, sur notre territoire. Dans ces épreuves, notre socle sera notre unité. Unité derrière nos représentants engagés dans ce combat. Unité pour ne pas succomber à la violence entre nous. Unité pour regarder l’avenir.

Ces défis sont les bases d’un combat qui nous engage pour 30 ans. La fraternité sera notre horizon, notre boussole. Notre génération, dont les pas suivent ceux de Facebook, Twitter, devra apprendre à penser le temps long. Pour y parvenir, nous ne pourrons nous contenter de gestionnaires de l’instant. Nous aurons besoin de visionnaires.

Cet article est publié en partenariat avec Hémisphère Droit

Hémisphère Droit HEC

[1] Voir le Discours du Gymnase d’Hegel, 2 septembre 1811

[2] Propos de Manuel Valls tenus le 20 janvier 2015.

 crédit photo : flickr Gisella Klein


 A noter :  les points de vue exprimés par les auteurs dans leurs papiers ne reflètent pas nécessairement les positions de la Fondation pour l’innovation politique et ne peuvent en aucun cas lui être systématiquement attribués.


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