Alerte, lent déclin de l’esprit démocratique en Europe

L’arrivée au pouvoir en Autriche de Sebastian Kurz, 31 ans, et celle à venir en Australie de Jacinda Arden, 37 ans, confirment un changement générationnel des élites occidentales. En Europe, Belgique, Estonie, France, Grèce, Irlande, Luxembourg et Malte ont un leader de moins de 45 ans ! En dépit de ce renouvellement, des signaux, faibles et forts, suscitent l’inquiétude ou au moins la réflexion : la démocratie se porte mal.

Dans un livre qui vient de paraître (1), la Fondapol montre que les peuples européens se divisent en deux : ceux des pays Scandinaves et autour d’un axe Autriche/Allemagne/Pays-Bas/Royaume-Uni qui considère que la démocratie fonctionne bien ; et les autres : pour 54 % des Français, 60 % des Espagnols, 79 % des Italiens, 80 % des Hongrois, etc., elle va mal…

La demande démocratique apparaît affaiblie. Le Pew Research vient de publier une étude qui relève l’attirance des populations occidentales pour des solutions non démocratiques : 12 % des Français verraient favorablement l’arrivée au pouvoir des militaires (17 % des Italiens), 17 % d’un homme fort (31 % des Japonais) et 44 % d’un gouvernement d’experts (68 % des Hongrois). Cela confirme une enquête Ifop pour Atlantico, conduite en 2015 puis 2017 : quatre Français sur 10 seraient prêts à alléger le contrôle démocratique pour favoriser l’efficacité du gouvernement. Plus encore, alors qu’il était « essentiel » de vivre dans une démocratie pour 75 % des Américains et plus de 50 % des Européens nés dans les années 1930, ce n’est plus le cas que d’un peu plus de 30 % des Américains et approximativement 45 % des Européens nés dans les années 1980 (2).

Populismes. L’offre démocratique est également mal en point. Il n’est plus besoin de documenter la montée des populismes, de l’élection de Donald Trump au succès de La France insoumise et du FN (41 % des suffrages le 23 avril 2017). Il n’est pas rassurant non plus de voir le « retour du socialisme » (Niall Ferguson) qui conduit la gauche à renouveler un discours virulent contre la liberté du marché, soit dans un versant anticapitaliste (Jeremy Corbyn à Londres), soit dans un interventionnisme régulateur débridé (Elizabeth Warren aux Etats-Unis).

Et que dire de la droite qui fait la course au renouvellement des lois sécuritaires, sans poser jamais la question des libertés publiques ? Il faut aussi s’interroger sur la promotion du gouvernement d’experts, en mode « despotisme éclairé », comme l’est celui de la France depuis mai dernier : un groupe de personnes de grande qualité, qui revendiquent avoir évacué la politique et qui promeuvent de façon centralisée des réformes qui doivent s’imposer parce qu’il les considèrent rationnelles et efficaces.

La montée en puissance de l’Etat-Providence au XXe siècle a fragilisé l’esprit démocratique : elle l’a accoutumé au contrôle social, aux logiques de centralisation et de rationalisation technocratique. La dépense publique n’a cessé d’augmenter, et avec elle la surveillance de la société (pour collecter et dépenser l’impôt) et sa régulation par l’administration. C’est ainsi précisément parce qu’ils espèrent préserver les systèmes de redistribution que les citoyens sont prêts aujourd’hui à faire le choix de solutions efficaces mais autoritaires, qu’ils approuvent le contrôle social (et fiscal) ou qu’ils appellent à restreindre les libertés de circulation. Ils s’y sont habitués. Au détriment de la démocratie et de la liberté.

(1) Où va la démocratie, Plon

(2) Foa, Mounk, The danger of deconsolidation, 2016

Paru dans L’Opinion
http://www.lopinion.fr/edition/economie/erwan-noan-alerte-lent-declin-l-esprit-democratique-en-europe-136397

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