Réformer la France : comment faire ? Mais d’abord : comment le dire ?

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La phrase est un leitmotiv des cercles réformateurs de la droite comme de ceux, plus rares, de la gauche : «On sait ce qu’il faut faire : mais comment le faire ?» La phrase dit l’embarras général devant l’hypersensibilité d’un peuple qui, certes, se déclare en faveur de  «la réforme», mais à condition qu’elle concerne le voisin. Qui la plébiscite en théorie mais la rejette au moindre projet concret. Bref, qui, tel le prince de Salina chez Lampedusa, veut «que tout change pour que rien ne change».

Les candidats à la primaire  de la droite, dont les programmes économiques et sociaux sont plutôt radicaux, sont particulièrement menacés par ce conservatisme fondamental. Un conservatisme d’autant plus redoutable qu’il se pare des atours du «progressisme» et qu’il se traduira dans le slogan aussi simpliste qu’efficace de la gauche pour 2017: «Au secours, la droite revient!» Car tous les cadeaux accordés  ces derniers temps – et nous n’en sommes qu’au début – ont un but clair: mettre la droite au pied du mur sur  le thème: «Alors, vous comptez donc supprimer l’augmentation de la prime pour les instituteurs, le RSA pour les jeunes, les réductions d’impôts  pour les plus modestes, etc.?»

C’est bien pourquoi, alors même que  le pouvoir actuel semble en perdition, la victoire de la droite l’an prochain est tout sauf garantie ; et, si elle se produisait, l’application de son programme radical, tout sauf assurée. Nicolas Bouzou l’a démontré en soulignant la nécessité d’une pédagogie d’urgence de la réforme.

Certes, mais qui dit «pédagogie»  dit propos clair et convaincant. La vraie question, dès lors, est non pas comment faire la réforme mais comment la dire ? En d’autres termes, l’enjeu majeur  pour la droite est d’ordre rhétorique. La rhétorique au sens vrai du terme, c’est-à-dire non pas la «communication» mais, comme l’entendait Aristote,  l’art – politique par excellence – de l’argumentation et de la formulation.

Et c’est bien là que le bât blesse:  jadis dominante avec le grand narratif gaullien, la droite est depuis une quarantaine d’années en clair état d’infériorité. Davantage, elle souffre d’un véritable complexe rhétorique face à une gauche qui invoque à tout propos «Sainte Égalité». D’où la nécessité urgente d’une double réponse pour neutraliser cette machine de guerre et proposer une alternative convaincante et créatrice d’un véritable espoir.

1/ Est-il d’abord si difficile  de remettre «Sainte Égalité» à sa juste place ? En la retournant par exemple  à l’expéditeur. Égalitaire, un système éducatif où derrière les grands principes, la sélection, du collège  à l’université, se fait par l’échec ? Égalitaire, une politique de l’emploi qui coupe rigidement le salariat entre insiders en CDI et outsiders (au mieux) en CDD? Égalitaire, une politique  de la formation qui bénéficie  le moins à ceux qui en ont  le plus besoin? Égalitaires,  les régimes de retraite du public et du privé? Les régimes spéciaux et les autres? Les jours de carence, d’un secteur  à l’autre? La liste est longue. Il serait peut-être temps de la dresser.

2/ Quant au versant positif  du message, évitons le mot  de «libéralisme» puisqu’il fâche dans une population intoxiquée par les différentes versions de l’étatisme  de droite et de gauche, du colbertisme au marxisme. Mais en promouvant  la liberté, elle-même, qui est, il faut le rappeler, le premier terme de la devise républicaine et l’aspiration croissante de nombreuses catégories, des agriculteurs aux jeunes des quartiers: «quartiers» sur lesquels on verse des larmes de crocodile tout en combattant par tous les moyens «l’horrible ubérisation», alors même que le secteur des VTC est le premier créateur d’emplois en Seine-Saint-Denis…

Cet exemple le montre: l’invocation de la liberté ne sera efficace que si elle s’appuie sur l’intérêt bien compris. Ne nous y trompons pas: la France n’est pas prête pour un discours churchillien promettant «du sang et des larmes». Autrement dit, l’enjeu central pour  la droite est de démontrer que ses réformes, même les plus impopulaires, vont dans l’intérêt des Français,  y compris de ceux qui craignent  d’en être les perdants. Deux exemples cruciaux: l’abrogation de l’ISF, projet qui hérisse notre fibre égalitariste,  pour ne pas dire envieuse. Elle passerait beaucoup mieux si l’on rappelait  le nombre des exilés fiscaux et le coût de leur départ (chiffres que Bercy refuse  de publier depuis 2013…) et surtout sa conséquence directe: l’augmentation de la pression fiscale pour ceux qui restent et en particulier les classes moyennes. Quant aux fonctionnaires (plus de 5 millions d’électeurs faut-il le rappeler, sans compter leurs proches!), les projets de la droite sont, en l’état, anxiogènes: il faut passer avec eux un nouveau contrat de service public, où la réduction des effectifs et l’évolution du statut seraient compensées par une revalorisation ambitieuse des traitements et des missions. Voilà qui serait de nature à les faire hésiter à revoter pour une gauche qui, par la multiplication des postes et le gel des carrières, a abouti à un résultat délétère et parfaitement perçu par les intéressés: leur prolétarisation.

(Article initialement publié le 25 mai 2016 sur le Figaro.fr)

crédit photo flickr:  frebsamen

 

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