Un homme de retard ?

08.01.2013Un homme de retard ?       

Michel Maffesoli & Brice Perrier, avec la participation du CEAQ, L’homme postmoderne, Paris, François Bourin, novembre 2012,  217 pages,  20 €.

Dans ce livre d’entretien, le très optimiste Michel Maffesoli revient sur les grands traits de notre époque. Le sociologue nous invite à prendre acte de la fin de la modernité et à l’accueillir avec sérénité. Faut-il applaudir avec lui à la nouvelle anthropologie qui se dessine ? A voir.

Avant d’interviewer longuement Michel Maffesoli dans la seconde partie de L’homme postmoderne, le journaliste Brice Perrier donne à son introduction ce titre pertinent « Un homme de retard ? ». Il rappelle que malgré la richesse de sa bibliographie et la place importante qu’il occupe au sein de la sociologie française, Michel Maffesoli a vu son travail qualifié de « non scientifique » et a été souvent accusé de faire l’ « apologie de l’irrationnel » 1.

Brice Perrier se demande avec finesse si cet étrange rejet ne reflète pas le refus de la notion de « postmodernité » par notre intelligentsia, refus qui suffirait à justifier l’existence de ce livre. Nos intellectuels et nos politiques auraient « un homme de retard ».

La fin de la Modernité : une évidence

La Modernité, qui a pris son véritable essor au XVIIIe siècle,  reposait sur quelques piliers, parmi lesquels la certitude du Progrès, l’existence d’un individu aux contours bien définis, individu devenant citoyen dans le champ politique et s’unissant aux autres par le biais d’un contrat social.

Depuis près de quarante ans, nombre de nos intellectuels ont pris acte de l’effondrement de ce paradigme : Jean-François Lyotard, Jean Baudrillard, Edgar Morin, en France, ont diffusé la notion de « Postmodernité », qui avait d’abord reçu une dénotation esthétique au Québec. Postmoderne est l’homme qui ne se situe plus dans un temps linéaire progressif, mais qui rassemble et savoure dans la contemporanéité la musique classique et la musique Pop, la sculpture hellénique et les œuvres de Buren, le théâtre No et la tragédie classique. La notion a pris au fil des années une extension beaucoup plus large et a fini par désigner le mode d’existence des hommes d’aujourd’hui.

Les traits caractéristiques de l’homme postmoderne

A tous ceux qui n’ont pas lu le plus exigeant et sans doute le plus universitaire des ouvrages écrits par Michel Maffesoli, Le temps des tribus 2, le long entretien accordé par le sociologue à Brice Perrier sera fort utile. On lira avec moins d’intérêt les douze contributions des membres du CEAQ (Centre d’étude sur l’actuel et le quotidien, fondé par Maffesoli à Paris-V), qui soit arpentent des territoires dont les liens avec la notion de Postmodernité sont trop élastiques, soit ont été victimes d’un espace trop réduit pour développer leurs hypothèses.

Maffesoli, quant à lui,  opère de belles variations sur les mots clés de notre temps : « les tribus, la personne plurielle, l’émotionnel » (p. 178). Contestant depuis bien longtemps la thèse d’un individualisme exacerbé qui nous caractériserait, le sociologue est persuadé que nous nous « tribalisons » toujours davantage, mais dans des groupes éphémères, souvent informels, et qui fonctionnent à l’émotion. L’individu postmoderne « papillonne », il est adepte du bric à brac, il « s’éclate » vers les autres (on trouvera de brillantes remarques sur l’omniprésence du verbe « s’éclater » aux pages 187 sq. du livre). Un quatrième mot s’impose : celui d’ « instantanéité », signifiant une nouvelle façon de vivre le temps au cœur du présent sans parier sur des lendemains qui chantent.

Hyperindividualisme ou néotribalité ? 3

Mais pour ceux qui sont familiers de l’œuvre beaucoup plus médiatisée de Gilles Lipovetsky 4, une difficulté se présente : les mêmes caractéristiques, désubjectivisation, installation dans l’éphémère, prédominance de l’affectif, papillonnage, etc., qui permettent à Maffesoli de diagnostiquer les signes d’une néotribalisation, sont interprétés par Lipovetsky comme les marques du passage à la limite d’un individualisme qui n’aurait cessé de monter en puissance depuis l’Antiquité. Lipovetsky, tout autant que Maffesoli, se réclame de la Postmodernité, mais il met au premier plan la notion de « narcissisme », en laquelle Maffesoli voit la preuve d’une « sottise de l’intelligentsia » (p. 188).

Crise de la Modernité ou naissance d’un nouveau paradigme ?

Si Maffesoli est souvent convaincant lorsqu’il dénonce le décalage de concepts coupés des réalités que nous vivons, ne commet-il pas l’erreur, malgré sa prétention à occuper une position qui ne soit ni normative, ni judicative, de valoriser exagérément des attitudes contemporaines qui sont peut-être davantage les signes d’un malaise que les annonciatrices d’un monde encore en gestation ?

L’auteur du Temps des tribus signalait avec justesse que les petites communautés  chrétiennes auxquelles on ne prêtait guère attention au temps de la décadence romaine nous apparaissent a posteriori comme les préfigurations alors ininterprétables de la civilisation à venir. Ne commet-il pas à présent l’imprudence de considérer comme caractères d’un monde en gestation des comportements qui sont surtout les symptômes d’un monde en crise ?

Les mots pour le dire

Si on parle de Postmodernité, « c’est que l’on ne sait pas encore vraiment de quoi il s’agit », note Brice Perrier dans son introduction. Et le constat répété par Maffesoli, selon lequel « on commence à nommer quelque chose quand cette chose est finie » (p. 157), ne fait qu’aggraver notre perplexité : « Postmodernité » est-il le nom adéquat de notre temps, ou plutôt le signe de notre ignorance, ou encore la preuve que nous sommes déjà au-delà des contenus que mettaient sous cette étiquette les créateurs d’une notion déjà dépassée ?

On nous permettra de préférer la prudence nietzschéenne qui faisait dire au philosophe du XIXe siècle : « Le caractère ambigu de notre monde moderne est que les mêmes symptômes pourraient indiquer aussi bien le déclin que la force […] Le sentiment de la valeur n’est pas à la hauteur du temps. ».

Philippe Granarolo

Credit photo: Flickr, Tearstone

-1- Avant Maffesoli, bien des penseurs ont été accusés d’irrationalité parce qu’ils mettaient en exergue la puissance déterminante des émotions et des affects dans la conduite des humains : Rousseau, Nietzsche, et plus près de nous Régis Debray, ont été les principales victimes de ces jugements simplistes. Constater que l’irrationalité des émotions conduit les hommes beaucoup plus que la raison n’est en rien irrationnel !

-2- Le temps des tribus (Le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse), Paris, Méridiens Klincksieck, 1988.

-3- Sur l’opposition (peut-être plus apparente que réelle) de ces deux diagnostics, on pourra se reporter à mon article Individualisme ou néotribalisme ? publié en 2007 et à présent en libre accès sur mon site Internet à l’adresse suivante : http://www.granarolo.fr/textes/articles/137-individualisme-ou-neotribalisme-.html.

-4- Cf. en particulier L’empire de l’éphémère, Paris, Gallimard, 1987, et Les temps hypermodernes, Paris, Grasset, Nouveau Collège de Philosophie, 2004.

Il y a un commentaire

  1. nbr

    Moralité:Aujourd’hui le monde est virtuel on ne parlera plus de l’homme poste moderne l’idée c’est arrêté fin années 80…bref. Autrement le terme Modernité aujourd’hui une page d’histoire de l’homme et du monde. Une sauvagerie aujourd’hui si elle est..

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