Crise : attention à ne pas faire l’économie de la démocratie!

08.12.2011There is no alternative : comme hier Margaret Thatcher, la quasi-totalité de la droite française répète aujourd’hui à l’envi cette affirmation brutale. Son raisonnement se veut à la fois économique et politique. Le résumer n’est pas difficile. Cela donne à peu près ceci :

1-Les opinions publiques européennes veulent sauver l’euro.

2-Pour sauver l’euro, les pays qui ont cette monnaie en commun doivent réduire leur niveau d’endettement.

3-Les Français sont revenus des promesses de lendemains qui chantent. Ils ont compris qu’une cure d’austérité est nécessaire, avec augmentation de la fiscalité et réduction de la dépense publique.

4-Celui qui sera le plus crédible pour lutter contre l’endettement gagnera l’élection présidentielle du printemps 2012.

5-Les socialistes restant accrochés à leurs vieilles lunes étatistes et budgétivores, une majorité de Français ne pourra faire autrement que de se prononcer en faveur du président sortant. CQFD.

Mais de deux choses l’une : ou ce discours est destiné à dramatiser provisoirement l’enjeu des présidentielles, en faisant le pari que Nicolas Sarkozy y a intérêt (ce qui est probablement vrai) dans un premier temps ; ou alors il s’agit du grand axe de campagne qui sera décliné par Nicolas Sarkozy et ses soutiens jusqu’en avril-mai 2012.

On ne gagne pas une élection sur un bilan, ni sur une crédibilité

Ce serait pourtant courir un risque considérable que de jouer toute une campagne présidentielle sur la question de la crédibilité.

D’abord parce que l’histoire politique récente nous montre que cette martingale-là ne garantit pas la victoire. Valéry Giscard d’Estaing avait articulé tout son discours en 1981 autour de la crédibilité -de sa « présidentialité », dirait-on aujourd’hui-, cependant que la France subissait violemment les conséquences du second choc pétrolier. Edouard Balladur avait joué la carte du candidat « sérieux » contre Jacques Chirac dans le duel fratricide qui avait déchiré la droite en 1995, comme Raymond Barre avant lui contre le même Chirac, en 1988. Sûr de lui, Lionel Jospin n’avait-il pas, lui aussi, axé toute sa campagne de 2002 sur cette ligne de crédibilité, contre un Chirac volontiers dépeint à l’époque en menteur et en incompétent ? Avec les résultats qu’on sait.

En revanche, Nicolas Sarkozy n’avait pas eu besoin de discuter les compétences de Ségolène Royal en 2007. Lors du débat télévisé de l’entre-deux-tours, il lui avait même témoigné une certaine considération, du moins dans le verbe[1]. Ayant gagné la bataille sur le terrain des idées entre 2002 et 2007, Nicolas Sarkozy n’avait pas éprouvé la nécessité de nier qu’il y eût une alternative. Et pour cause -il prétendait incarner, lui, cette alternative à la politique chiraquienne.

Être crédible : une condition nécessaire pour être élu, mais non suffisante

En bref, la crédibilité et la compétence ne garantissent pas la victoire finale en France. Mais un défaut de crédibilité peut faire perdre en revanche une élection : ainsi d’Alain Poher en 1969 contre Georges Pompidou, ou de Jacques Chaban-Delmas et François Mitterrand contre Valéry Giscard d’Estaing en 1974. La crédibilité est une condition nécessaire mais non suffisante pour être élu président de la République.

Or, il est difficile, sauf à mettre en avant son inexpérience ministérielle, de contester que François Hollande remplisse cette condition-là. Affirmer en conséquence qu’il n’y a pas d’alternative à Nicolas Sarkozy sur le terrain de la compétence et de la crédibilité politiques serait  au mieux, inefficace et au pire contre-productif à moyen terme -les électeurs risquant bien de « découvrir », d’ici au printemps 2012, un François Hollande plus compétent qu’ils ne le croient encore aujourd’hui.

Ne pas clore le débat démocratique

There is no alternative : cette affirmation ne pourra donc tenir lieu de programme à Nicolas Sarkozy et à l’UMP en 2012. Pis, elle est dangereuse. Elle accrédite en effet l’idée d’une clôture du débat démocratique. Donc d’une confiscation du pouvoir, soit par la technocratie bruxelloise (version eurosceptique), soit par les financiers (version partagée par l’extrême-gauche et l’extrême-droite).

La risques en sont évidents : abstention croissante, montée des populismes de gauche (Mélenchon) et de droite (Le Pen). Les citoyens ont en effet horreur qu’on ne leur donne le sentiment qu’il n’y a rien à choisir. Pour autant qu’on croie en la démocratie, il faut donc s’efforcer, même en situation de contrainte économique maximale, de leur proposer un choix. Et donc un projet réaliste.

Celui-ci doit s’appuyer sur quelques évidences :

-la crise de l’endettement peut être l’occasion de réformer notre système fiscal pour le rendre plus juste ;

-l’exemple allemand nous montre que la désindustrialisation de l’Europe n’est pas une fatalité ;

-la réduction des dépenses publiques ne doit pas se faire au détriment de la croissance de demain et en particulier de l’éducation ;

-le problème du logement est devenu, en France, particulièrement préoccupant et doit être abordé dans un esprit de justice, mais aussi d’efficacité ;

-toutes les réformes qui seront conduites dans les années à venir doivent contribuer à une meilleure responsabilisation les citoyens.

Qu’on se le dise ! La majorité actuelle ne fera pas l’économie d’une campagne électorale, ni d’un projet si elle veut garantir à Nicolas Sarkozy d’être réélu au printemps prochain. Nul n’a intérêt à accréditer, auprès des Français, l’idée que la crise économique mettrait la démocratie « entre parenthèses ». Il ne s’agit pas de promettre à tout va, mais simplement de proposer une vision d’avenir.

Bref, d’introduire un peu de rationalité et de volonté -un peu de politique- dans le chaos d’une crise qui s’annonce durable…

David Valence

 


[1] Spectatrice du débat organisé le 2 mai 2007, la journaliste Michèle Cotta note ainsi : « Sarkozy s’est bien gardé de prendre un ton supérieur, il a au contraire souvent valorisé Ségolène Royal (« Vous connaissez les chiffres aussi bien que moi », « Nous sommes au même niveau de préparation », etc). Michèle Cotta, Cahiers secrets de la Ve République, t. IV, 1997-2007, Paris, Fayard, 2011, p. 1144.

 

Crédit photo, Flickr: Alexandre Dulaunoy

Il y a 3 commentaires

  1. lebahire

    Bonjour,

    La cour de justice européenne aurait , rapporte Le Figaro Economique, interdit aux assureurs de pratiquer des tarifs auto différents pour les femmes et les hommes ? Par quelle infatuation des magistrats, probablement dotés de QI supérieurs à celui du beauf de base que je crois être, peuvent ils nier des différences factuelles durablement observées par tous les actuaires ? Où iront l’Euro et l’Europe si les disciplines budgétaires doivent être un jour validées par ces fous ?

    JM Dooghe

  2. Athanase

    A JM Dooghe: Où est le rapport avec l’article?
    Et si vous lisiez l’arrêt en question, ainsi que les conclusions de l’avocat général? Ce serait un bon point de départ.

    A David Valence: Dans « l’idée que la crise économique mettrait la démocratie « entre parenthèses »., c’est « démocratie » qu’il faudrait mettre en guillemets. En qui mon suffrage peut-il avoir une quelconque incidence sur la politique économique de la France? La droite fait passer réformes gauche (lois Sarkozy I et II), pratique l’ouverture à gauche, la gauche pratique l’ouverture à droite et fait passer des réformes de droite (il n’y a qu’à voir ce que les socialistes européens au pouvoir ont fait depui 10 ans à travers l’UE). Je vois que nous nous situons à des années lumière l’un de l’autre pour ce qui est de la réflexion politique. Je le regrette.

  3. Athanase

    Si l’article tend à démontrer qu’il faudrait respecter les engagements contractés auprès des électeurs même en période de crise (CQFD:), on peut rétorquer que cela n’est pas possible même en période de prospérité économique… Les élus font ce qu’ils veulent, si l’on excepte quelques rares affaires médiatico-judiciaires, qui sont loin d’apporter une sanction suffisante. C’est cela qu’on nomme « démocratie ». Toute réflexion sérieuse devrait le tenir pour acquis. Seul le pouvoir économique est à même d’exercer un contrôle durable sur le pouvoir politique. N’est-ce pas « puéril » ou manipulateur (encore que puéril ne signifie pas forcément faux) que de ne pas le reconnaître?

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