Trump et les « Ennemis du peuple »

161107120239-01-trump-parry-super-169La fortune d’une expression, d’Ibsen à Breitbart

 La situation paraît paradoxale. Le nouvel hôte de la Maison-Blanche – l’adjectif « nouveau » sera longtemps de mise, tant la présidence-Trump est hors norme – dévore les médias américains, tout en manifestant quotidiennement sa farouche animosité envers la plupart d’entre eux, notamment à travers sa communication boulimique sur Twitter. De leur côté, ces médias ont été hostiles envers Trump depuis le début de sa campagne présidentielle mais ne cessent de parler de lui, en général pour dénoncer ses incohérences, ses failles et ses outrances. Pourtant, Trump a besoin des médias pour exister médiatiquement – Twitter et les quelques médias qui le soutiennent ne suffisent pas – et les médias ont besoin de Trump, d’abord parce qu’il fait vendre ! Ainsi, en décembre 2016, on a appris que le New York Times avait gagné 200 000 abonnés depuis l’élection de Trump et l’émission satirique Saturday Night Live (SNL) de la chaîne NBC bat semaine après semaine des records d’audience, grâce à ses sketches anti-Trump.

 Mais qui est le véritable gagnant dans ce combat curieux entre chat et souris ? Qui est le chat et qui, la souris ? Trump n’est-il pas simplement en train de manipuler les médias afin de pouvoir déterminer l’agenda politico-médiatique, comme le préconisait Alastair Campbell, le spin doctor de Tony Blair ? Sa stratégie de communication est en tous cas bien moins compulsive et hasardeuse qu’on le dit parfois.

 Un bon exemple de cette stratégie est la double et très controversée utilisation de Trump de l’expression « Enemy of the people ».

 Récapitulons d’abord les faits. Trump se sert une première fois de l’expression sur Twitter pour accuser les médias le vendredi 17 février, au lendemain de sa conférence de presse houleuse à la Maison-Blanche : « The FAKE NEWS media (failing @nytimes, @NBCNews, @ABC, @CBS, @CNN) is not my enemy, it is the enemy of the American People ! » (tweet d’ailleurs modifié par rapport à une première version plus rude).

 Le 24 février, il réutilise le terme, cette fois-ci non par Twitter mais lors d’un discours en Floride, devant une assemblée d’électeurs conservateurs, acquise à sa cause.

Mais il ne s’agit pas d’une simple répétition : Trump définit en fait consciencieusement sa position par rapport au « quatrième pouvoir » et l’expression est loin d’être choisie au hasard.

 Ce qui n’a pas échappé à la presse américaine, qui a rappelé tout d’abord que cette qualification existait déjà dans l’antiquité romaine. En France, on l’a utilisé lors la Révolution, notamment pendant la Terreur. Sous Staline, l’expression égalait une condamnation à mort. Plus surprenant peut-être, le dramaturge norvégien Henrik Ibsen a écrit une pièce homonyme en 1882 : En Folkefiende (Un ennemi du peuple)[1].

Un ennemi du peuple raconte le destin de Thomas Stockmann, médecin d’une petite ville norvégienne, qui découvre que l’eau de la station thermale devant aider à son développement économique est contaminée. Le journal local veut publier l’information et plusieurs bourgeois de la ville semblent soutenir l’action du médecin, mais c’est sans compter sur le maire – le propre frère de Stockmann – qui veut éviter la publication, au nom de l’intérêt général. Le lanceur d’alerte œuvrant pour le bien public devient « l’ennemi du peuple », expression qu’il finit par se réapproprier, en dénonçant la tyrannie de la majorité et de la presse qui a retourné sa veste.

Aux Etats-Unis, l’auteur Arthur Miller adapte la pièce pour Broadway, au tout début des années 1950. Miller adoucit quelque peu le ton sarcastique du texte et modifie notamment le personnage du médecin : chez Ibsen, un relativiste qui ne croit pas à la vérité absolue ; chez Miller, un idéaliste politique qui défend justement la vérité contre l’hystérie de la foule – allusion claire au maccarthysme qui fait rage dans ces années.

C’est le texte de Miller qui circule depuis aux Etats-Unis et il a notamment inspiré Steve McQueen dans les années 1970 pour son film An Enemy of the People, où il joue lui-même le médecin. Le film fut un échec – la critique du New York Times parle d’un projet « misguided » (malavisé) – mais McQueen considérait que c’était le rôle de sa vie.

En 2014 enfin, le site américain Breitbart écrit un article sur la pièce, à l’occasion de la diffusion d’une captation vidéo sur Netflix. « ‘Un ‘ennemi du peuple’ prédit l’ère Obama », titre l’auteur. Breitbart, rappelons-le, est le site qu’a dirigé Steve Bannon jusqu’à sa nomination comme conseiller du président Trump. A l’époque de la publication de cet article, l’hypothèse d’une présidence Trump n’est pas encore prise au sérieux. Pour l’auteur, le destin du médecin rappelle plutôt celui d’Andrew Breitbart, fondateur du site et mort deux années auparavant, à 43 ans. Sa mort soudaine est d’ailleurs considérée comme suspecte par ses fans, qui vont jusqu’à en accuser Obama…

Steve Bannon aurait-t-il soufflé l’expression à son président ? On ne le saura peut-être jamais. On sait en revanche que Trump, comme Steve McQueen avant lui, croit jouer le rôle de sa vie et il est clair que, malgré l’avis de nombre d’observateurs et de la majorité des Américains qui le considèrent « malavisé » pour cette fonction, sa détermination est au moins égale à celle du docteur Stockmann : conspué par tous, expulsé de sa maison et véritable paria dans la ville, il décide néanmoins d’y rester… C’est « l’homme le plus fort qu’il y ait au monde, parce qu’il est le plus seul », dit Ibsen, à la fin de sa pièce.

 L’autoportrait dont rêve Donald Trump ?

 

[1] Comme l’a soulevé Andrew Higgins dans le New York Times. Amanda Erickson, dans un article sur les origines de l’expression qu’on peut lire dans le journal canadien The Star,  a aussi relevé que Hitler était un fan d’Ibsen.

 

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