SINGAPOUR : un eldorado presque parfait ?

07.01.2013SINGAPOUR : un eldorado presque parfait ?

La Cité-Etat de Singapour est énigmatique sur la scène internationale. A la différence d’autres petits pays qui ont développé leur richesse grâce aux matières premières à l’image des pays du golfe, Singapour constitue une forme de capitalisme émergent doté d’une économie développée, dont la population dispose d’un niveau de vie comparable aux pays les plus avancés. Elle occupe dès le milieu du 19ème siècle une place prépondérante dans le commerce international. Après une période d’éclipse dans les années 50, la cité a relancé son économie après l’indépendance obtenue en 1965 pour devenir en 2012 l’un des pays au monde où le PIB par habitant est le plus élevé. Mais cette réussite ne se comprend qu’au regard du  développement autoritaire mis en œuvre par le père de la moderne Cité-Etat, Lee Kuan Yew.

La domination politique du Père Fondateur.

Lee Kuan Yew est arrivé au pouvoir en 1959, alors que le pays ne bénéficiait que d’une autonomie interne au sein de l’empire britannique des Indes. Premier ministre à 35 ans, le nouvel homme fort du pays s’appuie sur le People’s Action Party (« parti d’action populaire ») pour étendre son système de domination sur l’ensemble de l’Etat et de la société. Il est  ainsi fondamental de comprendre que la stratégie de développement de Singapour est d’abord un fait politique.

Le père fondateur rassemble toutes les qualités d’un chef asiatique – à l’image de Hun Sen au Cambodge et de Shinawatra en Thaïlande – que l’on nomme le « Nakleng », homme politique qui combine charisme autoritaire et paternalisme bureaucratique. Lee, personnalité érigée en véritable « guide spirituel », s’est maintenu au pouvoir jusqu’au 21 mai 2011 en tant que ministre ! Suite à sa carrière politique, il demeure une personnalité systématiquement consultée, ce qui lui fit dire : « Même sur mon lit de mort, même si vous êtes sur le point de m’enterrer dans ma tombe, si je sens que quelque chose ne va pas, je me lèverai ».   [1]

Des politiques publiques efficaces.

La direction autoritaire de l’Etat va s’appuyer sur une nouvelle génération montante de jeunes très nationalistes et formés dans les universités américaines et australiennes. La politique de Lee s’articule autour de trois leviers : la réorganisation de la sphère publique, la  sécurité du pays et le management pour les entreprises. Dès le départ, la stratégie de développement est pragmatique. Ayant compris qu’il est difficile de développer une base industrielle traditionnelle à Singapour, le Premier ministre décide de faire de la Cité  le poumon économique de l’Asie en la pourvoyant d’infrastructures portuaires et aéroportuaires de qualité mondiale qui lui permettent de devenir un pôle mondial dans l’ industrie de pointe.

Cette politique est soutenue par une forte coopération commerciale avec la Chine. Les deux pays élaborent des partenariats économiques communs, à l’image du parc industriel de Suzhou crée en 1994 pour attirer une vingtaine d’entreprises singapouriennes sur le sol Chinois, drainant dans la foulée de nombreux capitaux. Les investissements des Chinois de Singapour représentent 15% des investissements chinois d’outre mer alors que Singapour envoie vers la Chine des experts en développement et plaide en faveur de son client auprès de l’ASEAN (forum de coopération économique en Asie). En cinquante ans, La Cité-Etat est parvenue à se hisser à la dixième place du classement des pays au plus gros PIB par habitant, et presque la totalité des Singapouriens sont propriétaires de leur logement

Des libertés sacrifiées à la réussite économique ?

Contrairement à d’autre pays asiatiques comme Taiwan et de la Corée du sud qui se sont progressivement démocratisés à partir des années 80 après une longue période de développement autoritaire, Singapour n’a pas connu d’alternance politique depuis l’obtention de son indépendance. La domination d’un parti monopoliste s’exerce sur la société et l’Etat. Des élections régulières se tiennent tous les quatre ans, mais le résultat est à chaque fois identique ! (entre 60 et 75% des voix) Depuis l’indépendance trois premiers ministres se sont suivis, tous membres du PAP.  Cela s’explique notamment par une politique de lutte active contre les opposants.

François BAFOIL, professeur d’économie politique, démontre que Singapour met en œuvre une dimension dissuasive de la « Rule of law » au travers d’un appareil d’Etat extrêmement répressif. Selon l’auteur, la Cité-Etat se caractérise par sa « capacité d’interdire ce qui n’est pas permis et, sans l’affirmer, d’interdire ce qui n’est pas officiellement autorisé ».[2] Au sommet de l’Etat, « une culture du secret » caractérise le processus décisionnel et sanctionne toute personne qui chercherait à requérir des informations. La grande majorité des médias sont entre les mains du pouvoir et la censure de la presse y est pratiquée. A Singapour, les grèves et les manifestations sans autorisation gouvernementale sont interdites. Les lois sur le comportement social sont d’une grande sévérité : la Cité pratique les châtiments corporels pour réprimer le trafic de drogue et l’attitude vis-à-vis des femmes doit être exemplaire. Les forces de police peuvent interpeller des personnes pour attentat à la pudeur sur dénonciation !

La lutte intensive contre la corruption représente également une autre singularité de Singapour. Une agence d’Etat anticorruption est chargée de traquer toute tentative de détournement d’informations et de fonds. Les fonctionnaires font l’objet  d’une attention particulière de la part des autorités et sont prévenus qu’en cas d’accusation de détournement à leur encontre, ils seraient non seulement licenciés mais ils perdraient également leurs avantages sociaux afférents à leurs fonctions. En contrepartie, les fonctionnaires sont rémunérés à hauteur des cadres du secteur privé. Singapour occupe ainsi la 5ième place du classement mondial des pays les plus « vertueux » élaboré par Transparency international.  

Un modèle en cours d’évolution ?

Les élections législatives du printemps 2011 ont consacré la progression sensible de l’opposition dans les urnes. Mais si elle sort renforcée, elle ne parvient qu’à rassembler à peine 40 % des voix contre 60 % pour le parti gouvernemental. A l’image de l’Angleterre, la Cité a conservé le scrutin de liste majoritaire à un seul tour fondé sur le principe, « the winner-takes-it-all ». Ce système avantage clairement le parti le plus puissant. Ainsi,  au terme des élections, les députés d’opposition ne représentent que 6 sièges et le PAP en conserve 81 au sein du parlement unicaméral. Ce – faible – recul du parti au pouvoir peut s’expliquer par une inquiétude manifeste des Singapouriens à l’égard de l’accentuation des contrastes sociaux. La libéralisation avancée de l’économie ainsi que la prépondérance du secteur financier ont conduit à des différences salariales importantes. Le thème de l’immigration a également pu cristalliser les tensions dans la mesure où la cité comprend de nombreux ouvriers non qualifiés perçus  par les Singapouriens  comme une menace potentielle pour leur emploi.

D’une manière générale, les Singapouriens ne semblent pas vouloir remettre en cause le système politique en descendant massivement dans la rue comme certains peuples arabes l’ont fait en 2011. Le chômage est faible (2%) et malgré un fort recul de la croissance dans le contexte de la crise (3,5% en 2012, contre 9% depuis 1965), la légitimité de la méthode économique n’est pas contestée. Toutefois, depuis le départ de Lee de la direction des affaires en 1991, une timide évolution vers la démocratie se fait jour. Le pouvoir consulte davantage, l’étau sur internet se desserre légèrement offrant des possibilités d’expression plus grandes. Le retrait du gouvernement du père fondateur après les législatives  de 2011 peut être perçu comme un symbole pour l’opposition. Mais depuis 2004, le chef du gouvernement est son propre fils ! Ainsi à Singapour, le changement dans la continuité paraît s’imposer…

Matthieu Moreau

Crédit photo: Flickr, HenryLeongHimWoh


[1] From Third world to First: The Singapore story 1965-2000.

[2]  François BAFOIL, Les capitalismes émergents, Sciences po les presses, 2012.

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