Santé : l’urgence numérique. Faire de la France un leader de l’e-santé

« L’internet révolutionne notre monde puis une vingtaine d’années. Si notre système de santé a été jusqu’ici tenu à l’écart de ces évolutions et repose pour l’essentiel sur des pratiques héritées de l’après-guerre, le numérique représente une formidable opportunité (…) Les grands acteurs de l’internet l’ont compris et s’intéressent déjà à nos données de santé. Le tissu industriel et technologique français est performant, et notre système de santé est encore un des meilleurs au monde. Une action volontariste des pouvoirs publics pourrait faire de la France un leader du numérique de santé ». Jean-Yves Robin, docteur expert en e-santé, questionne les conditions et les moyens mobilisables de l’internet aux systèmes d’information, pour une santé individuelle et publique performante. En 2008, Jean-Yves Robin est chargé par la Ministre de la Santé de créer une agence publique, dans le but de relancer la politique numérique de santé, préfiguratrice du DMP « dossier médical personnel ». 

 

E-santé : le paradoxe français. 

 

« La France dispose globalement d’un système de santé et d’une médecine de grande qualité et par ailleurs d’infrastructures (..) et d’une filière industrielle numérique plus qu’honorable. Cette situation est paradoxale et compte tenu des enjeux, sa résolution doit être qualifiée d’urgente ». Selon un sondage (TNS Sofres,2012, Pèlerin), la santé constitue, après le chômage, la seconde priorité des français. Et si les pays de l’OCDE consacrent en moyenne 9,6% de leur PIB à leur système de santé, la France y consacre déjà près de 12%. Mais voilà, une difficulté majeure réside dans l’articulation entre l’action de l’Etat et celle de l’assurance maladie, une spécificité française préjudiciable à la transformation numérique du système de santé et plus globalement au développement du numérique. Une réflexion sérieuse et approfondie doit être initiée sur la question de l’e-santé. Des contributions ponctuelles du Conseil National du Numérique attestent d’un intérêt réel, à l’instar de la BPI à l’occasion de son suivi de l’écosystème des startups et de ses réflexions sur l’intérêt d’une filière industrielle de e-santé. « Mais on cherche en vain les traces d’un élan à la hauteur de ces enjeux, susceptibles d’organiser ce qui reste une faible mobilisation en ordre dispersé », rappelle Jean-Yves Robin. 

 

Pour une politique industrielle de l’e-santé.

 

« Rappelons en préalable et pour mémoire l’importance du déploiement des infrastructures de haut et très haut débit sur l’ensemble du territoire. Ce programme est parfois en quête de contenus et de services à forte valeur ajoutée et l’e-santé peut, et doit être à la fois un bénéficiaire et un moteur de ce déploiement ». L’implantation dans les zones rurales de « maison de la santé » pluridisciplinaires, devrait permettre d’en faire des centres de téléconsultation, impliquant une économie des coûts de transports et une qualité de service supérieure aux usagers. Dans cette perspective, le déploiement de la fibre est un enjeu de premier ordre. Et bien que les questions d’accès au « haut débit »et au « très haut débit »ne constituent par l’unique frein au déploiement du numérique en santé, une meilleure coordination interministérielle des actions locales, devrait être assumée par les ARS. « Le marché de l’e-santé est un marché émergeant à composante technologique. Il est de ce point de vue porteur d’innovation, de création de startups et d’emplois », souligne Jean-Yves Robin. Mais ce marché présente également quelques spécificités qui en font un secteur à part : la santé représente plus de 10% de la population active et des emplois durables. En France, ce secteur a forte dominante publique bénéficie d’une gestion administrative, puisque largement rémunéré par la solidarité nationale.

 

La quête de la coordination de soins. 

 

« L’article 4130-1du code de la santé publique stipule qu’il appartient au médecin traitant d’orienter ses patients, selon leurs besoins, dans le système de soin et le secteur médico-social » et de « s’assurer de la coordination des soins nécessaires à ses patients… ». Pour l’auteur, le besoin croissant de coordination entre les acteurs va de pair avec la complexification des parcours. Parmi les grands projets numériques de coordination, on notera le DMP « dossier médical personnel », inscrit dans la loi du 13 août 2004portant réforme de l’assurance maladie. Depuis son lancement officiel fin 2018, plusieurs leviers conditionnent le succès du dispositif : au-delà de l’implication déjà forte des professionnels de santé, une instance pérenne d’évaluation et de suivi du DMP s’avère indispensable. La question de l’identifiant national de santé doit être approfondie, afin de permettre l’interfaçage des systèmes (entre les données pharmaceutiques et celles du DMP par exemple). Le DMP, tout comme la messagerie sécurisée, doivent par ailleurs être intégrés au sein d’une politique globale de santé, mettant en valeur la coordination des soins. Enfin, il faut soutenir le développement des usages auprès de tous les acteurs : le DMP et la messagerie doivent être intégrés aux politiques régionales de santé, afin de favoriser les liaisons entre soins de ville et soins hospitaliers. Le DMP et sa messagerie sont conçus comme des systèmes ouverts, représentant des opportunités pour l’innovation entre éditeurs et prestataires de service. Pour Jean-Yves Robin, il est important de ne pas financer des expérimentations qui ne pourraient pas garantir l’interopérabilité des systèmes dans un cadre régional et à terme, national. 

 

L’urgence numérique. 

 

« L’examen des différents domaines de la santé numérique fait apparaître des leviers communs et récurrents qui sont donc ceux susceptibles de produire le plus d’efficience et de valeur à court terme (…) et d’optimiser une action globale et cohérente au service d’une ambition numérique sur laquelle repose l’avenir de notre système de santé ». La France ne fait pas figure de mauvaise élève à l’échelle européenne ou internationale, bien au contraire. Mais un grand projet numérique prend du temps, de la décision, à la transformation attendue. Les mesures ne manquent pas pour faire de la France un des leadersde l’e-santé : productivité, coordination, égalité d’accès aux soins, sécurité sanitaire, innovation : tous les ingrédients sont là. Mais ce socle valeurs n’aura de portée réelle que s’il est accompagné d’une ambition politique sincère en faveur d’une réforme ambitieuse de notre système de santé par le numérique. 

 

Farid GUEHAM 

 

Pour aller plus loin : 

 

-       « La santé, bien commun de la société numérique »cnnumerique.fr

-       « L’accès à la santé dans les territoires ruraux : quels apports du numérique », caissedesdepots.fr

-       « La e-santé : un potentiel de 15 000 emplois, si et seulement si », usine-digitale.fr

-       « La e-santé française s’expose au CES de Las Vegas », lemonde.fr

 

Photo by Luis Melendez on Unsplash

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