Retrouver la noblesse du politique par une relecture du « Comédien désincarné » de Louis Jouvet

21802791441_bfe000d920_zSaturée par l’hyper-communication et les scandales, la scène politique semble condamnée à ne vomir que des farces surjouées par des acteurs impotents. Pourtant la politique est le plus noble des arts quand il est bien pratiqué, et les enseignements du dramaturge Louis Jouvet, remis au goût du jour par Fabrice Luchini, peuvent y aider de manière surprenante.

Le flot continu de scandales politico-financiers et le primat de la communication personnelle au détriment de l’action publique sont deux acides qui rongent le crédit des acteurs publics. Les politiques sont à notre époque ce que les acteurs étaient jusqu’au XXe siècle : des malandrins peu fréquentables.

Au théâtre, Jouvet (1887-1951) a su, par sa distinction entre « l’acteur » et le « comédien », dessiner la noblesse de son métier : l’acteur n’est que dans une démarche d’auto-affirmation à renforts de subterfuges ; le comédien est au contraire dans un « travail de modestie, d’effacement, d’affection » . L’acteur aspire à être un maître ; le comédien n’aspire qu’à être un serviteur, à se « désincarner », et là est sa noblesse.

L’acteur politique se vit lui-même comme une fin en soi, là est son vice

En raisonnant par analogie, on pourrait qualifier la plupart des politiques « vus à la télé » d’acteurs, au sens que donnait Jouvet. Engoncés dans « l’ère de la technique » où les moyens surpassent les fins (Heidegger), piégés dans une époque où les grands totems idéologiques d’antan ont été balayés, les politiques sont engagés dans une logique de survie pour la survie, où chaque victoire électorale est vécue comme une fin en soi, et non plus comme un moyen au service d’une finalité supérieure.

L’acteur veut « témoigner tout de suite, et d’abord pour lui » , s’affligeait Jouvet. Il se vit comme une fin en soi, l’oeuvre qu’il joue n’est qu’un outil. De même, l’acteur politique utilise des idées, un dessein, une fonction au service de sa propre représentation. Il les réduit au rang d’accessoires de sa propre incarnation. Pas étonnant dès lors que tant d’électeurs considèrent qu’en période d’élection, les idées importent peu, sont « accessoires ». Ce que l’on attend, c’est un match de personnages, ou du moins le match d’acteurs donnant l’impression, l’illusion de personnages.

L’immense danger de rendre accessoires les desseins, les idées, et les fonctions est de conduire le public à jeter le bébé avec l’eau du bain, à rejeter les accessoires en même temps que les acteurs décevants. Quand l’accessoire est la démocratie, vaut-il pourtant d’être méprisé autant que les acteurs qui l’ont mal utilisé ?

La paradoxale noblesse du politique désincarné : s’abaisser à n’être qu’un serviteur et non un maître

La mission du public, de l’électorat, est de distinguer un simple « acteur politique » d’un noble « politique désincarné ». Jouvet a fait la liste des vices de l’acteur « incarné » que l’on retrouve aisément chez beaucoup – pas tous ! – d’acteurs politiques de premier rang : « Egoïsme de jouissance d’être autre, vanité d’être autre, goût de satisfaction de lui, des autres, goût de récompenses, de sympathie, d’approbation, d’argent, besoin de contentement, et le tout pour sa justification personnelle sur quoi il assied et édifie le sentiment de sa valeur personnelle, de sa supériorité. » L’acteur (politique) attend du public qu’il l’admire autant qu’il s’admire lui-même.

Dès lors, tout politique qui aspire à la noblesse doit renoncer à se voir comme il souhaiterait être vu par le public. Seuls ceux qui font l’effort de se rabaisser sincèrement à leurs propres yeux ont une petite chance de se magnifier aux yeux du public. « Ce n’est que dans cette dépossession que l’on se retrouve et qu’on trouve le secret du métier. » disait Jouvet. Pour se déposséder, il faut se lancer à corps perdu dans un travail perpétuel, et ne chercher les foules et les caméras que pour restituer ce travail. Le politique désincarné n’est pas un marchand d’illusions, c’est un modeste messager de vérités découvertes après une quête laborieuse qui n’aura pas de fin. On pourrait croire que c’est la description d’oiseaux rares, voire d’espèces disparues. Rien ne saurait être plus faux.

Les politiques désincarnés sont toujours là : ce sont l’immense majorité des élus locaux, et notamment des maires. Comment expliquer leur popularité persistante en cette période de défiance généralisée à l’égard des politiques ?

La réponse est à chercher du côté de Fabrice Luchini, avide lecteur de Jouvet, qui a distingué récemment l’exercice de la lecture en petite salle – où peut se déployer à bas bruit toute la force d’un texte – et celui du spectacle de masse, où l’acteur est contraint, pour se faire entendre, d’emplir l’espace de son lyrisme au détriment de l’oeuvre qu’il joue . Il en est de même pour le politique qui, dans son fief, en petit comité, donne presque toujours mieux à entendre son texte, son oeuvre, son dessein parce qu’il a la liberté d’en dessiner les nuances et les aspérités. A qui désespère des effets de manche des acteurs politiques « vus à la télé », à qui décrète que « les politiques sont tous nuls » il faut prescrire de pousser la porte d’une petite réunion publique d’un élu local ou d’un parlementaire. Bien souvent, ils sont désincarnés, transcendés par leur « rôle » à tel point que le public a l’impression que « les maires ne font pas de politique », alors même que justement ils la pratiquent de la plus noble des manières.

La conduite d’une collectivité locale est une « tragédie » au sens théâtral du terme : une perpétuelle confrontation entre intérêts particuliers d’égale légitimité qu’il faut juguler au service d’un dessein commun. C’est le genre théâtral et politique le plus noble.

La prochaine grande tragédie politique : la révolution des NBIC

Cela ne signifie nullement qu’en dehors du local, point de salut. Qu’elles sont nombreuses les tragédies politiques d’aujourd’hui qui ne demandent qu’à être racontées et conduites avec talent ! Un seul exemple : la tragédie de la révolution des NBIC , qui va transformer nos modes de vie plus radicalement en 30 ans que sur les 300 dernières années. Elle est d’ores et déjà popularisée avec talent par des personnalités comme Laurent Alexandre et Luc Ferry qui travaillent avec frénésie et les restituent au public avec précision, devenant sans le savoir des politiques désincarnés.

La génération actuelle d’acteurs politiques, si elle aspire à accéder à la noblesse de son art et échapper au mépris du public, serait bien inspirée de lire Louis Jouvet et de se faire davantage interprètes (au sens de traducteurs, de messagers) des tragédies complexes, vertigineuses et passionnantes de notre temps.

« Crédit photo Flickr: Taltyelemma»

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