Révolution numérique, révolution culturelle ?

display-dummy-915135_1280Révolution numérique, révolution culturelle ? de Rémy RieffelEditions Gallimard, 2014, 352 pages, 8,20 €

«L’emprise du numérique est, aujourd’hui, à double tranchant parce que des logiques multiples et contradictoires y sont constamment à l’œuvre (…), une innovation aux effets ambivalents ou, si l’on préfère, comme un pharmakon, à la fois un remède et un poison». Comment appréhender l’impact de la révolution induite par le numérique ? S’agit-il d’une simple mutation de nos usages ou plutôt d’une révolution culturelle plus profonde qui affecterait tous les aspects de l’activité humaine ? Dans son ouvrage, Rémy Rieffel prend la mesure de ces mutations qui impactent jusqu’à nos relations sociales, avec une nouvelle présence connectée, un individualisme en ligne, qui bouleversent nos représentations classiques de la reconnaissance à la réputation personnelle.

Un nouveau contexte technologique et économique

Les nouvelles technologies ont une incidence forte sur nos vies quotidiennes. Nos réflexes d’achat en ligne ou d’échange de biens, notre consommation de l’information, mais aussi l’accès et la vulgarisation des savoirs encyclopédiques et scientifiques transforment nos vies. Dans leurs dimensions professionnelles, dans nos loisirs, notre identité personnelle et notre sociabilité, aucun aspect des activités humaines n’échappent à cette révolution. « L’ampleur du phénomène est telle qu’elle a évidemment suscité une surabondance d’analyses, de commentaires et de prises de position pour le moins divergentes, pour ne pas dire contradictoires, sur notre nouvelle « condition numérique ». Les plus enthousiastes vantent les extraordinaires potentialités d’internet en insistant sur l’accès immédiat (et souvent gratuit) à une quantité infinie de données, d’informations, d’œuvres en tous genres et sur l’intensité des échanges et des relations entre internautes, la richesse et la diversité des nouveaux usages possibles ».

Le nouveau marché du numérique inégal, entre culture de la visibilité et de la recommandation

Une nouvelle donne, où les inégalités sociales ne sont pas gommées mais prolongées : les pratiques effectives du numériques ont également leurs laissés-pour-compte. Pour l’auteur, il est dès lors important de distinguer les utilisateurs et les non-utilisateurs, ces « non-users » qui ne se sont jamais lancés dans l’utilisation des nouveaux outils du numérique. Autre catégories, celle des « abandonnistes », ces « drop-outs » qui, après s’être lancés dans l’apprentissage de ces nouveaux usages, ont finalement perdu le fil des évolutions. « On prend alors conscience du poids des trajectoires personnelles antérieures, des modes d’investissement différenciés, de la complexité et de la variété des usages qui relativisent les visions idylliques du progrès technologique ».

Rémy Rieffel se réfère notamment à une étude récente sur un panel de 4000 enfants rentrés en CP en 1997. Ces élèves ont grandi avec l’essor du téléphone portable et des réseaux sociaux dans les années 2000. Toutefois, les clivages sociaux sont bien présents et les retards dans la maîtrise de ces usages sont notables. Les enfants des milieux favorisés font, sans conteste, preuve d’une plus grande familiarité avec les usages connectés et d’un éclectisme plus affirmé dans leurs pratiques que les enfants des milieux populaires : « il n’est donc pas possible de désigner la cohorte des adolescents des années 2000 comme la première génération de « digital natives », sans commettre un abus de langage » concluent les auteurs de l’étude de 2013 « L’enfant et les écrans : un avis de l’académie des sciences ».

Revolution-numerique-revolution-culturelle-Une révolution qui transforme nos rapports à l’autre, à la création et aux savoirs

La culture du divertissement et des loisirs, popularisée par internet participe à délégitimer et marginaliser la culture classique. Au delà du débat sur la qualité des œuvres contemporaines consommées massivement telles que les séries télévisées, Rémy Rieffer rappelle un facteur souvent passé sous silence : celui d’une consommation culturelle du plaisir. « Le plaisir du feuilleton ne signifie pas adhésion complète à son contenu mais il permet au spectateur de donner du sens à sa propre vie. Le regarder correspond à un moment de détente et de divertissement, à une phase de respiration indispensable dans le rythme de vie actuel ». Point commun avec nos usages de l’internet, mêlant savoir et plaisir, il permet à l’utilisateur de s’informer, de se former et de se perfectionner : de s’accomplir en somme.

Information, politique et participation citoyenne : les cartes redistribuées

La révolution numérique a profondément affecté notre rapport à l’information et au politique. Dans le secteur de l’information, les outils technologiques foisonnent du côté des journalistes, mais aussi du public. L’émergence de nouveaux acteurs au sein des médias impactent considérablement les stratégies de production et de diffusion de l’information. « La prolifération d’émetteurs d’informations autonomes (non liés à un média ou intermédiaires), constitue un changement de taille dans le paysage médiatique. Le public est, en effet, en mesure de proposer lui-même ses propres informations et commentaires et de les mettre en ligne (…) ils collaborent dès lors directement à la production de l’information » précise l’auteur. De la même façon, la pratique démocratique est elle aussi « court-circuitée ». Pour les plus optimistes, le sens de la démocratie s’en trouverait restauré dans « une nouvelle ère de participation qui viendrait redonner la parole au peuple, vivifier le débat public et encourager la circulation des informations alternatives ». Pour les plus réservés, la démocratie numérique ne viendra qu’amplifier et relayer les clivages sociaux et les inégalités sociales par une pratique conditionnée par la maîtrise d’outils encore élitistes.

Les changements induits par internet sur l’information, la politique ou la participation citoyennes ne laissent personne indifférent : des régimes les plus autoritaires, soucieux d’encadrer et de verrouiller la pratique des réseaux sociaux à ceux qui feront le choix de les détourner pour mieux porter la propagande d’Etat, les usages sont aussi pervers qu’utopistes et nous rappellent à la nécessité de nous garder de tout angélisme face à un changement qui, comme dans toute révolution porte ses espoirs et sa part d’ombres.

Pour aller plus loin :

- « La cyber-citoyenneté : nouveaux droits, nouveaux risques », par Henri OBERDORFF, InaGlobal.
– « Les chaînes d’info sont-elles obligées de faire de l’infotainment pour survivre ? », Rémy Rieffel, Atlantico.
– « S’informer à l’ère numérique », par Josiane Jouët, La Revue européenne des Médias et du Numérique.

« Crédit photo Pixabay : geralt »

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