Révolution et homme providentiel : le cas Macron

Emmanuel-Macron-meeting-porte-de-VersaillesDans un contexte politique troublé les pronostics vont bon train sur les chances d’Emmanuel Macron d’être le prochain président de la République. Les uns affirment que le candidat d’En Marche devra bien un jour lever certaines ambiguïtés et du coup perdre une partie de ses soutiens, les autres au contraire prétendent que le succès de Benoît Hamon aux primaires de la gauche éclaircit son horizon.

On ferait sans doute mieux de se demander ce que signifierait sa victoire, possible après tout, et si elle serait vraiment la Révolution au sens où l’entend l’homme providentiel Macron.

Emmanuel Macron ou les apparences de l’homme providentiel

Dans ses Essais sur la France (1), le politologue Stanley Hoffmann dresse le portrait de l’homme providentiel, celui qui incarne « l’autorité héroïque ». Et certains de ses traits se retrouvent chez Emmanuel Macron : la rupture avec la classe politique traditionnelle d’abord. Le leader d’En Marche n’a pas sa carte au PS et il a démissionné bruyamment du ministère des Finances, il a refusé de participer à la primaire de la gauche. En somme « ayant fait partie du monde politique, il a manifesté de l’impatience à l’égard de ses règles et de ses rites », s’évertuant « à faire croire au public (qui en a assez, pense-t-il, des jeux de la politique) que lui ne joue pas ». Ensuite, refusant le clivage gauche/droite, dépassant les vieilles querelles, E Macron est celui qui « tranche dans le sens de l’intérêt général » contre les conservatismes. Enfin, le spectacle de ses meetings où un public fervent vient voir et applaudir son champion est parfaitement analysé par S. Hoffmann quand il écrit : « le commandement héroïque est à la fois spectacle du héros défiant les dieux et mobilisation de l’enthousiasme des spectateurs par la présentation de l’exploit héroïque comme entreprise nationale ». Après tout en effet E. Macron, en la mettant « en marche », veut sauver la France et lui redonner un avenir. Seulement « afin de rassembler les appuis », il « cherche consciemment à obtenir du public qu’il s’identifie au personnage sur la scène » et du coup « une telle identification élude ipso facto le problème de l’organisation et de l’orientation du soutien populaire ; tout ce qu’on demande au citoyen, c’est de se sentir un héros – par procuration ». On l’a compris, une telle démarche est parfaitement compatible avec l’absence de programme précis. Elle nécessite même l’absence d’un tel programme !

En quel sens E. Macron peut-il alors être l’homme d’une Révolution ?

Emmanuel Macron, le masque de l’homme providentiel et la Révolution

Si l’appel à l’homme providentiel est bien, comme l’a montré Stanley Hoffmann, une caractéristique de l’histoire contemporaine française, il se produit toujours dans un contexte tragique. Les Napoléon, de Gaulle viennent rassembler une France déchirée après des Révolutions et ils ont une légitimité forte pour le faire, représentant aux yeux du peuple tout entier, par leur personne et leur action, la réconciliation d’un pays déchiré. Rien de tel avec Emmanuel Macron. Certes le leader d’En Marche, conscient de la crise économique, sociale et politique profonde traversée par le pays a intitulé son ouvrage Révolution. Cependant sa « Révolution » met surtout « en marche » les CSP+ et dans un article paru le 23 janvier sur le site Atlantico la politologue Virginie Martin pointe une contradiction majeure du phénomène Macron, y voyant une Révolution des élites, une figure historique inédite. Aujourd’hui, écrit-elle, « la Révolution qui se produit en France n’est pas celle du peuple mais celle de ploutocrates qui veulent s’emparer du pouvoir politique ». Mais pour ce faire, ils n’ont besoin que du masque de l’homme providentiel. L’ancien ministre des Finances est donc leur homme. Car si on a beaucoup souligné, pour lui en faire le (mauvais) procès qu’Emmanuel Macron appartenait par sa naissance, ses études, son parcours professionnel au monde des élites, on n’a pas assez remarqué qu’il lui manquait surtout une dimension fondamentale du « héros politique » selon Stanley Hoffmann : la rébellion contre l’ordre établi. Or quand celui-ci s’écroule, en France souvent suite à une révolution qui à ce jour ne s’est pas encore produite, l’opinion regarde alors vers « celui qui a eu raison lorsque ses supérieurs avaient tort, et qui a eu généralement à en souffrir, soit qu’il ait subi des déconvenues dans sa carrière, soit qu’il ait dû se retirer provisoirement de la scène publique ». Quoi de commun avec Emmanuel Macron ? Où a-t-on vu qu’il n’avait pas participé « aux errements de la mauvaise route » ? Pourquoi le peuple se tournerait vers celui qui porte le masque de l’homme providentiel mais incarne l’ordre ancien ?

Si les fractures sociales et politiques françaises peuvent permettre à Emmanuel Macron de gagner l’élection présidentielle, sa victoire inverserait vraisemblablement la chronologie habituelle entre la Révolution et l’arrivée au pouvoir de l’homme providentiel. Loin d’accomplir la transformation dont la France a besoin, elle laisserait face à face les élites et le peuple.

Le prélude à une Révolution contre les élites ?

Pour aller plus loin :

(1) Les citations sont extraites de Stanley Hoffmann, Essais sur la France , Seuil, 1974.

 

« Crédit photo Journal du Dimanche »

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