Révision constitutionnelle : et si l’on interdisait le chômage ?

révision chômageRévision constitutionnelle : et si l’on interdisait le chômage ? 

Par Anthony Escurat 

En annonçant devant le Congrès son projet de réviser la Constitution, François Hollande a incontestablement réussi son coup. La droite comme la gauche de la gauche furent prises au piège de l’union nationale, condamnées à applaudir en chœur un discours non pas seulement de président de la République mais de candidat en campagne. Car en empruntant – ostensiblement – des propositions au camp adverse, le chef de l’État s’est posé en digne héritier de François Mitterrand ; pratiquant avec (presque) autant d’habileté l’art de la triangulation. Mais cette technique trigonométrique souvent utilisée par nos responsables politiques peut rapidement tourner à la strangulation si la ficelle s’avère trop grosse en bout de course. Pour réussir son coup de billard constitutionnel de « pré-campagne », le président de la République aurait dû donner un gage à sa gauche afin d’avoir les coudées franches dans un an et éviter ainsi une primaire qui lui pend au nez. Et pourquoi ne pas imaginer une idée folle en interdisant le chômage dans la Constitution ?

Le pari de François Hollande est relativement simple : en choisissant de ratisser sur sa droite il espère tirer profit de l’espace laissé au centre par Nicolas Sarkozy et une partie des Républicains, obnubilés par leur chasse aux voix frontistes. Persuadé que la popularité d’Alain Juppé se fracassera sur le mur des primaires de la droite et convaincus que la gauche de la gauche ne pèsera pas bien lourd au soir du premier tour de l’élection présidentielle, il marche ainsi dans les pas de François Mitterrand qui, en 1988, s’était posé en président de tous les Français, au-dessus des partis et surtout d’une droite qui à l’époque s’était déjà « droitisée ».

La triangulation a pourtant tout d’un jeu dangereux. Avec son numéro d’équilibriste, François Hollande a joué avec le feu et pris le risque de réveiller la fronde à sa gauche : profondément sonnés suite à la litanie de revers électoraux essuyés depuis 2012, les « frondeurs », les Verts et le Front de Gauche étaient KO depuis la victoire – écrasante – de la motion gouvernementale lors du dernier congrès socialiste. Inaudibles dans leur dénonciation des reniements de l’« ennemi de la finance », la révision constitutionnelle leur offre aujourd’hui une fenêtre d’opportunité unique et plus que jamais revigorante. Une occasion en or rouvrant l’idée – enterrée il y a encore quelques mois – d’une primaire à gauche ; signant de facto les limites de la tactique du chef de l’État au-dessus de laquelle plane l’ombre du sphinx dont il fut le collaborateur à l’Élysée sans en être ni un intime du premier cercle, ni un thuriféraire post-morterm.

Afin de tordre – définitivement – le cou à la gauche de sa gauche, François Hollande aurait dès lors été bien inspiré d’imprimer dans son projet de révision constitutionnelle un marqueur fort à son endroit, façon « discours du Bourget » nouveau millésime. Ré-exhumer des cartons le droit de vote des étrangers aux élections locales (engagement n°50 du candidat socialiste en 2012 rappelons-le !) eut été dans le contexte actuel plus qu’impensable. Pourquoi, dès lors, ne pas porter la focale sur le principal échec du quinquennat hollandien en interdisant carrément le chômage ?

Certes, la proposition peut paraître de prime abord des plus fantaisistes. Mais à mesure que la croissance molle semble s’installer insidieusement dans la majorité des pays de l’OCDE, les propositions et initiatives iconoclastes fleurissent ces dernières années dans les esprits à la fois des économistes et des responsables politiques. Dépoussiérant, stagnation faisant, les vieilles recettes devenues inopérantes pour sortir de l’ornière la « génération sans emploi ».

Pour preuve, confrontée à un net ralentissement de son économie, la très sérieuse Finlande planche actuellement sur l’expérimentation d’un revenu universel mensuel de 800 euros, assuré de la naissance à la mort à tous citoyens, riches comme pauvres. L’objectif de cette antienne formulée en son temps par Thomas More : enrayer le chômage, et vite.

Dans ce sillon, le non moins sérieux député socialiste Laurent Grandguillaume a, quant à lui, proposé de créer des CDI pour les chômeurs de longue durée, les plus éloignés de l’emploi. Une proposition de loi qui, dans un œcuménisme parlementaire plutôt rare, a reçu les faveurs des deux chambres du Parlement et qui devrait sortir relativement indemne de sa commission mixte paritaire. Enfin, l’Institut Montaigne milite depuis longtemps pour la mise en place d’un « CDI pour tous », censé mettre un point final à la traditionnelle dualité tricolore du marché du travail qui pénalise toujours plus les « outsiders ». Des propositions encore jugées utopiques il y a une décennie mais qui, aujourd’hui, sont observées avec acuité en hauts lieux.

Dans une inspiration un peu folle, François Hollande a, à l’été 2013, lié son destin présidentiel à l’inversion de la courbe du chômage. Bien qu’il s’en défende bec et ongles, pas besoin d’être diplômé d’économie pour comprendre que ses récentes propositions sur la formation professionnelle des demandeurs d’emploi (+ 500 000 cette année) tiennent davantage du traitement statistique (en faisant glisser subrepticement une partie des inscrits de la catégorie A vers la catégorie D, en dehors des écrans radars si contrariants de l’INSEE) que de la réforme structurelle. Surtout, face au peu de temps qu’il lui reste à quasi un an de l’échéance présidentielle et aux difficultés que risquent de rencontrer les organismes de formation pour absorber – former ! – ces 500 000 demandeurs d’emploi en l’espace de quelques mois, le pari est risqué pour le locataire de l’Élysée, aspirant – en dépit de son mutisme assourdissant sur le sujet – à renouveler son bail.

Or, depuis 2012, plutôt que d’engager de véritables mesures de structure, François Hollande a préféré casser la tirelire (publique) en multipliant les contrats aidés ; sans effets sur l’emploi de l’avis de tous les spécialistes (même à gauche !). Dès lors, à des fins autant stratégiques que tactiques, il eût été plus audacieux de proposer d’interdire le chômage dans la Constitution. Une idée folle certes, mais qui le temps d’une séquence médiatique inédite aurait pour effet bénéfique premier de ressouder une gauche en lambeau autour de lui. Plus sérieusement et concrètement, pourquoi ne pas imaginer octroyer à chaque demandeur d’emploi, aujourd’hui tributaire des allocations chômage, un emploi public assorti d’obligations plus restrictives qu’elles ne le sont actuellement en matière de retour à la normal vers l’emploi privé. Ipso facto, en délestant les entreprises des cotisations patronales afférentes, cette idée folle permettrait de réduire massivement le sacro-saint coût du travail pour, en bout de chaîne, relancer la « job machine ».

Ainsi, exit les mauvais chiffres à commenter chaque mois et donc exit les habituelles circonvolutions langagières de la rue de Grenelle pour mieux masquer la chienlit. Exit aussi Pôle Emploi et ses files d’attente interminables. Exit encore la dette astronomique de l’assurance-chômage et exit sa (non) gestion par des partenaires sociaux paralysés (et donc paralysants !). Exit au passage le refrain de l’inversion d’une courbe décidemment contrariante en Hollandie et plus coopérante chez nos voisins de la zone OCDE. Exit enfin l’épée de Damoclès du « j’y vais pas si la baisse de la tendance haussière repart à la hausse ! ». Et surtout, exit les réformes structurelles qui, un jour, devront pourtant bien être mises en œuvre… On a toujours le droit de rêver !

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crédit photo : flickr Zürcher Hochschule der Künste (ZHdK)