Réinventer notre école, à commencer par sa superstructure !

image écolePar James de Gunten

À l’image de notre société, notre système éducatif est gravement malade depuis plusieurs décennies. L’échec de l’organisation de l’enseignement de masse, aggravé par une succession de décisions politiques, inadaptées ou inachevées, a ruiné l’École de la République dont nous étions tous très fiers !

Pour être efficace notre système d’enseignement doit être protégé des soubresauts de la politique  et, surtout, des hommes et femmes  politiques de passage. La création d’une superstructure , autonome, serait nécessaire pour que l’école trouve un cadre de vie propice à une liberté pédagogique encadrée , avec une évaluation régulière et publique de ses résultats.

Huit ministres de l’Éducation nationale en dix ans !

Il n’est plus acceptable qu’un ministre, à peine arrivé rue de Grenelle, puisse, sans aucune concertation, décréter une nouvelle organisation scolaire qui provoque des perturbations profondes du système. Citons, parmi les exemples les plus récents : la réforme des rythmes scolaires qui engendre  des bouleversements importants pour  les parents, une fatigue aggravée des enfants, et des répercussions budgétaires considérables pour toutes les communes du pays,  vouloir supprimer les notes ; changer les ZEP en REP ; afficher une charte  de la laïcité et décréter une journée de la laïcité ; publier un calendrier scolaire en fonction des impératifs des agences de tourisme ; éditer des programmes fantaisistes et incompréhensibles et  vouloir réformer, en quelques semaines, le collège, maillon faible de notre système éducatif. Trop c’est trop ! Ça suffit ! Le collège ne peut pas se réformer en un coup de  baguette magique fusse-t-elle ministérielle. Il est temps d’arrêter ce gâchis intellectuel et financier, de malmener régulièrement la communauté éducative, les enfants et les enseignants avec des réformes qui, en plus,  ne sont jamais évaluées tellement elles sont nombreuses et éphémères.

Nommé, et non pas élu, un ministre est un  caméléon  politique  à qui l’on confie,  provisoirement, pour quelques mois,  une armée de plus d’un million de fonctionnaires et le destin de plus de 12 millions d’élèves scolarisés dans 64 000 écoles et établissements scolaires… Arrêtons de laisser le pouvoir à un seul individu, inféodé  aux arcanes du pouvoir politique, administratif et économique, et aveuglé par la soif de son autorité éphémère, le droit de bouleverser  un pan entier du système, sous prétexte de réforme indispensable. Certes, notre École a besoin de réformes, mais, elle est trop précieuse pour être prise en otage par les politiciens, les syndicats et les pédago-chercheurs !

Depuis des décennies des rapports ont été rédigés  sur l’état du malade par des inspecteurs généraux et des parlementaires, avec de nombreuses recommandations. De multiples et coûteuses réunions ont été organisées par les différents ministres à travers le pays, pour réunir la foule des  enseignants et des partenaires de l’École, à grand renfort médiatique. Ces colloques ont abouti à des synthèses, vite occultées et classées sans suite par les ministres successifs. Il faut  être lucide et constater qu’un ministre n’a pas la possibilité de remuer le « Mammouth ». Il est l’otage, malgré lui, de forces  de toute nature, grands corps institutionnels, syndicats, partis politiques, castes professionnelles ou idéologiques qui souhaitent  surtout  ne rien changer pour conserver leur domaine d’influence, leurs prérogatives et leur pouvoir.

Dans un entretien avec un journaliste, Luc Ferry, ancien ministre, nous rappelle que nous avons eu huit ministres de l’Éducation nationale en dix ans ! Sous François Hollande, il y a eu 3 ministres en deux ans, et précise que «  la durée de vie des ministres est d’un an et demi depuis 1958… »

L’École a surtout besoin de réflexion, de concertation et de beaucoup de temps et de sérénité  pour changer.

L’obsolescence de l’organisation centralisatrice de notre système scolaire est manifeste. La structure  hiérarchique : Ministère, Rectorat, Inspection Académique, mise en place, pour l’essentiel, par Napoléon, est depuis plusieurs décennies à bout de souffle. Désuète, elle est incapable de gérer les flux d’élèves, de maîtriser  une gestion harmonieuse des personnels, de donner à chaque élève une formation en fonction des ses compétences et de ses aspirations, incapable d’avoir un consensus réel avec nos entreprises pour mettre en place des formations en adéquation avec les besoins réels de notre pays, incapable, enfin, d’assurer à chaque citoyen une insertion sociale et professionnelle épanouie. Sans oublier les 150 000 jeunes qui sortent du système scolaire sans qualification : quel désastre !

Le chantier pour reconstruire l’École est immense. Nous connaissons tous les maux dont elle souffre. Malheureusement, l’École  devient, très vite, le prétexte à des affrontements stériles,  pour des ignorants du système, ou des hommes politiques qui, le plus souvent, n’ont rien à proposer.

Après avoir passé une soixantaine d’années dans l’Institution,  et en tant que citoyen de ce pays, je propose quelques pistes de réflexion pour une réforme  globale du système :

La création d’une Agence Nationale de l’Éducation…

Commençons d’abord par concevoir une superstructure totalement indépendante de l’Élysée, avec par exemple une Agence de l’État, entité autonome, dédiée à la mise en œuvre d’une politique publique de l’éducation. Celle-ci, serait définie dans ses grandes lignes, par des parlementaires, sous la forme d’une véritable loi d’orientation et de programmation élaborée conjointement avec l’inspection générale, les enseignants,  les parents et les professionnels.

La direction de cette Agence nationale serait assurée  par un grand chef d’entreprise, exceptionnel, doté d’un charisme et d’une autorité à toute épreuve. Cette proposition exigerait, en aval, un énorme travail de réflexion et de concertation pour mener, sur une longue période, 5 à 10 ans,  une réforme en profondeur du système éducatif dans son ensemble, ponctuée par des étapes bien stabilisées et parfaitement évaluées. Bien entendu, les diplômes et les concours de recrutement des professeurs resteraient toujours de la seule compétence du Ministère pour assurer leur crédibilité indispensable au plan national et international.

avec des Agences Régionales  :

Actuellement, les Recteurs d’Académie, nommés par le Président de la République, ne sont, à quelques rares exceptions, que les tribuns du Ministre. Ils sont plus préoccupés par la durée de leur fonction que par les pratiques réelles d’enseignement sur le terrain. Ils ont, eux, aussi, une durée de vie très courte, tributaire de l’appréciation très objective du pouvoir en place. Cette structure vieillissante, crée par Napoléon  n’est plus compatible avec  l’implosion de la démocratisation de l’enseignement de masse.

La création, en décembre 2015, de 17 régions académiques pour tenir compte de l’évolution de la carte des régions  et assurer la cohérence des politiques éducatives au niveau des Régions va dans le bon sens. Mais, hélas, dans les neuf régions comportant plusieurs académies, un échelon hiérarchique supplémentaire est instauré : le « Recteur de Région académique »,  doté de services interacadémiques . Bref,  la hiérarchie administrative sera encore plus pesante. !

Enfin, cette réforme territoriale aurait pu être l’occasion de fusionner, sous la responsabilité entière des Conseils Régionaux,  la gestion des collèges et des lycées pour arrêter les gaspillages des moyens des Régions et des Départements que nous connaissons.

Dans le cadre de notre projet de reconstruction de l’École, les services des Rectorats seraient repris par l’Agence Nationale de l’Éducation qui aurait, alors, une déclinaison hiérarchique et fonctionnelle dans chaque Région académique, sous la forme d’une Agence Régionale de l’Éducation Nationale.

Nommé pour une période assez longue, cinq ans au minimum, un Directeur Régional de l’Éducation, rompu au  management de qualité, serait chargé  de la mise en œuvre de la politique éducative avec des objectifs de qualité indispensables à la maîtrise d’une organisation territoriale, qui génère l’amélioration régulière de ses résultats.

dotée d’ un Office National d’Inspection et d’Évaluation des Établissements :

Les méthodes obsolètes d’évaluation et d’inspection doivent aussi être réformées. Une séparation des pouvoirs entre celui qui impulse les méthodes et celui qui les évalue est indispensable. Les corps d’inspection ne doivent pas être partie prenante, ni dépendre de la hiérarchie du système qu’il doit évaluer. Par ailleurs, leur expertise n’est pas souvent prise en compte par l’Administration pour améliorer les pratiques quotidiennes sur le terrain : c’est non seulement un gâchis intellectuel mais aussi financier.

L’intégration des corps actuels d’inspection dans un nouvel organisme, impartial,  totalement indépendant de la superstructure,  pourrait  être mise en place, au niveau national et régional, pour évaluer avec une fréquence régulière  tous les établissements scolaires, de la maternelle au lycée,  et de formation continue pour adultes. Cette évaluation, avec des protocoles identiques, sur tout le territoire ferait l’objet d’une diffusion  publique des résultats de chaque établissement scolaire. (cf.  l’OFSTED  en Angleterre).

avec trois priorités indispensables :

- la revalorisation tant morale que salariale des enseignants :

Dans un environnement scolaire de plus en plus violent, les enseignants sont écrasés par  l’inertie de leur  hiérarchie bureaucratique et par les exigences des parents. Ils sont, en plus,    régulièrement,  accablés par une avalanche de textes  réglementaires qui  déstabilisent, trop souvent,  leur pratique quotidienne.

Malgré ces conditions de plus en plus difficiles,  ils sont dévoués et consciencieux et s’investissent sans compter au service de la réussite des élèves. Formidables et talentueux, ils obtiennent, souvent, des résultats étonnants qui suscitent l’admiration des jeunes et des familles, notamment dans les filières des enseignements techniques.

Enseigner est un métier qui s’apprend. Les professeurs sont insuffisamment formés à l’évolution du Monde qui les entoure, ils ne bénéficient pas d’une formation continue, efficace,  pertinente et obligatoire pour adapter leur pratique à l’évolution rapide des technologies et  personnaliser davantage leur relation avec les élèves et les partenaires de l’École.

Notons, aussi, qu’il faut déplorer l’absence cruelle d’une véritable gestion des ressources humaines des enseignants et des personnels tant  pour leur affectation que pour le suivi de leur carrière. Aucune entreprise ne pourrait survivre à un tel désastre.

Enfin, et surtout,  nous devons, tous,  prendre conscience qu’un enseignement de qualité doit faire l’objet d’une juste revalorisation tant morale que  salariale de ses personnels.

- la revalorisation de la culture du travail, de l’effort et du mérite :

La démagogie ambiante  a accentué la lente dégradation de la discipline et de la sécurité au sein de nos établissements. C’est l’un des problèmes majeurs de l’Éducation Nationale. Du ministère au  rectorat, jusqu’au chef d’établissement, toute la chaîne hiérarchique a sacrifié, dans une fuite, rampante et inéluctable, l’autorité. Les  professeurs sont souvent seuls, abandonnés, dans leur classe  devant les élèves. Il est indispensable, en priorité, de restaurer les valeurs oubliés, celles du travail, du goût de l’effort et du mérite dans le cadre d’une École de la République.

- la revalorisation de l’orientation professionnelle et de l’apprentissage :

Depuis des décennies, notre système d’orientation professionnelle est défaillant et les différents gouvernements prônent, chacun à leur façon, les mérites de l’apprentissage. Rien n’y fait, tellement les préjugés de certaines castes sont tenaces . Il est temps de réfléchir à un énorme plan de communication, pour expliquer et mettre en exergue tous les aspects et vertus de la formation par alternance. Enfin, et plus particulièrement pour les formations en apprentissage, une logistique de moyens reste à découvrir, ou à développer, pour rapprocher les jeunes et les entreprises.

Complétée par un plan stratégique et dynamique de grande ampleur, ambitieux, construit sur une longue période, avec des exigences de qualité et une large concertation de ses acteurs et utilisateurs.

C’est une nécessité absolue pour sauver notre École, épuisée par tant de remèdes politiques inefficaces, qui sombre de plus en plus dans l’indifférence résignée des parents et des citoyens.

Alors, parents, enseignants, professionnels, dès maintenant, il est urgent de nous exprimer, avec courage et persévérance, et de dire à nos élus, quelle École de la République, nous voulons.

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