Que reste-t-il de l’engagement?

10.09.2011Le couple, illustration contemporaine du désengagement

Dans Le Petit Robert (2011), à l’entrée « engagement », la définition : « Action de se lier par une promesse ou une convention », ou encore « Promesse de fidélité en amour, liaison ou union qui en résulte » est qualifiée de « spécialement vieux ». Elle désigne, en d’autres termes, un « archaïsme ». Ce glissement de sens est significatif d’une des dérives possibles de l’âge démocratique, caractérisé par l’affaiblissement de toute transcendance, qu’elle soit religieuse ou politique.

C’est ce qu’illustre l’exemple du mariage. Selon la conception traditionnelle du mariage, qu’il soit religieux ou civil, chacun des époux s’engageait soi-même en niant, par la promesse religieuse ou laïque, la possibilité que le temps pourrait dénouer le lien que consacrait le sacrement religieux ou la cérémonie laïque. L’engagement, à l’égard de soi et à l’égard de l’Autre avait un horizon transcendantal.

À travers les transformations apportées au droit de la famille depuis les années 1960, c’est la conception même du mariage qui s’est transformée : le droit au bonheur individuel s’est affirmé aux dépens des exigences de l’institution. Le développement du concubinage a permis à chacun de choisir une vie commune obéissant à un lien non statutaire, non institutionnel, laissé à la seule volonté et à la seule responsabilité des individus qui le construisent. Une nouvelle étape de l’évolution des valeurs s’est manifestée par le développement du nombre des Pacs, instaurés par la loi en 1999. Tandis que le mariage, même s’il résultait de la libre volonté des époux, était une institution consacrée par l’ordre public, le Pacs est contrat libre, égalitaire entre deux personnes dissoluble par la volonté d’une des parties. La conception du mariage elle-même s’est transformée, se rapprochant toujours plus de la logique contractuelle. La possibilité de la rupture est désormais inscrite dans la décision de former un couple, éliminant la notion d’engagement qui lui était lié.

De l’autonomie à l’indépendance ?

La transformation du sens du mariage et la diffusion du Pacs sont une illustration de l’un des risques de dérive de la société démocratique, celui de passer de l’autonomie à l’indépendance des individus-citoyens. En démocratie, la légitimité ne repose plus sur une transcendance politique et religieuse, mais sur la volonté de l’ensemble des citoyens organisés en une « communauté des citoyens ». Or une société humaine, exclusivement humaine, qui ne trouve sa légitimité qu’en elle-même, risque de voir le principe de l’autonomie se « corrompre», dans l’aspiration à l’indépendance, c’est-à-dire à l’absence de toute dépendance à l’égard des autres et à l’égard d’institutions qui viendraient limiter la volonté immédiate de l’individu.

Cette analyse s’inscrit directement dans la tradition de la pensée des Lumières. La liberté, telle que la conçoivent Rousseau – qui s’inscrit clairement « contre la liberté sans règle » – et Kant, se développe à l’intérieur de règles librement adoptées et respectées. Selon eux, l’autonomie, liberté véritable, n’est pas la libération de toute entrave mais la soumission à des règles librement élaborées et acceptées. Si cette autonomie venait à se « corrompre » en indépendance, on assisterait à la dissolution des liens avec l’Autre, à l’affaiblissement du respect de la loi et de la règle. L’individu démocratique risquerait alors de perdre tout sentiment d’obligation à l’égard des autres et de négliger radicalement le destin collectif. L’engagement par la promesse indissolublement faite à soi et à l’Autre lui apparaîtrait comme un obstacle à sa pleine liberté. De fait, s’engager soi-même par une promesse implique le rétrécissement des possibles dans l’avenir. C’est apparemment s’imposer une contrainte. Mais peut-on aimer sans être dépendant de l’être aimé, de ses sentiments et de son destin ? Dans le prolongement direct de la philosophie des Lumières, ne peut-on penser que, librement assumée tout au long de la vie, la dépendance que crée l’engagement libre – conjugal ou amical – définit la véritable liberté ?

Individualisme et « désintégration » sociale

On observe et l’on déplore la solitude dans nos sociétés. Ainsi, la majorité des allocataires du RSA sont dépourvus de liens familiaux ou amicaux. De même, la canicule de 2003 a montré le nombre de personnes âgées vivant dans une solitude complète. Il existe de fait un principe de fragilité à l’âge individualiste, où les liens sont fondés sur l’authenticité et la vérité des sentiments immédiats plutôt que sur le respect des institutions et des engagements. L’individu démocratique désire être son propre souverain. Il exige de garder sa liberté, en particulier dans les liens personnels, entendant choisir lui-même ses amis et ses amours qui doivent demeurer purement électifs. Il tend dès lors à évacuer les contraintes que les institutions et les autres peuvent lui opposer dans le présent. C’est parce que les seules relations légitimes sont désormais celles qui sont choisies par les individus que tous ceux dont le destin social est vulnérable, étant donné leurs capacités ou leur âge, risquent de se retrouver seuls.

Pour autant, l’individualisme n’est pas par lui-même contraire à l’intégration. Dans tous les domaines de la vie sociale, les liens multiples et choisis par des individus libres, permettent des relations interindividuelles aussi authentiques que fraternelles. Mais s’« inventer soi-même » continuellement, choisir ses ancêtres, ses identifications, ses références, ses amis et ses amours n’est pas une capacité universellement répartie. Il existe effectivement un individualisme positif, celui des individus munis des ressources personnelles et sociales nécessaires pour choisir librement leurs normes de conduite et en inventer de nouvelles. Mais il existe aussi un individualisme négatif ou imposé, vécu comme une contrainte, que connaissent tous ceux qui ne disposent pas des mêmes moyens personnels et sociaux. Plus généralement, l’individualisme – tout à la fois irrésistible et souhaitable – a pour effet pervers de favoriser objectivement l’intégration normative de ceux qui ont hérité d’une socialisation familiale forte. Les institutions contestées laissent à la socialisation par la famille et à l’héritage familial, économique et culturel, un rôle primordial qui tend à accentuer les inégalités sociales liées au milieu de naissance. Par ailleurs, même dans les cas les plus favorables, l’intégration sociale résultant de choix personnels demeure fragile. Les liens qui se veulent purement électifs, sans autre raison d’être que l’épanouissement de soi, qu’ils soient religieux, amicaux ou amoureux, risquent toujours d’être éphémères. Ils reposent sur la seule volonté des personnes d’être fidèles à leurs propres engagements.

Nécessité de l’engagement à l’âge démocratique

La tentation de l’indépendance comporte d’autant plus de risques que l’interdépendance des hommes ne cesse de s’accroître. La complexité accrue des sociétés modernes et les effets de la mondialisation relient nécessairement chacun à ses semblables. Dès lors, l’Homo democraticus se trouve dans une position contradictoire. D’un côté, ilaccepte mal de respecter des engagements – fût-ce les siens –, dont il a le sentiment qu’ils le contraignent. D’un autre côté, son destin objectif dépend plus que jamais des autres.  Les promesses qui, dans l’ordre privé, unissent les amis et les amants à travers le temps, le respect des valeurs communes et les règles de droit dans la vie publique sont pourtant des conditions nécessaires de la vie collective.

Dans les démocraties libérales. où les règles sont souples, où l’on cultive la valeur de la tolérance, l’intériorisation des normes morales devient une exigence, le respect de l’engagement librement pris et assumé à l’égard des règles communes s’impose. Il est nécessaire pour entretenir la civilité dans les relations interpersonnelles et consacrer en actes la légitimité des lois à l’intérieur desquelles peut s’exprimer la liberté des hommes, pour assurer la permanence des liens sociaux. La démocratie « extrême » est-elle bien armée pour faire face aux défis du temps et aux menaces extérieures ?

Dominique Schnapper est sociologue et membre du Conseil scientifique de la Fondapol

Crédit photo : Flickr, camaquen2001

Il y a 2 commentaires

  1. Roger Nifle

    Je suis tout à fait d’accord avec l’auteur, en particulier sur la recherche d’indépendance à la place de l’autonomie. Il est vrai qu’il y a un problème de transcendance. L »individu de l’individualisme n’est pas l’individu d’un personnalisme. Je voudrais vous soumettre deux textes récents. L’un intitulé individus et sociétés,
    http://coherences.com/BLOG-HM/2011/07/individus-et-societes/
    l’autre sur les Sens du libéralisme (pour un libéralisme responsable et communautaire) où la question dépendance autonomie est présente.
    http://journal.coherences.com/article429.html

    L’innovation sociale passe sans doute par le clarification à nouveaux frais de ces notions structurantes. Dans un temps de refondations les aménagements de l’existant ne suffisent pas à sortir par le haut des confusions et du marasme intellectuel et moral.

  2. Hasan

    Vous ne pouvez pas faire innteverir la cre9ation (le faire) avant l’eatre, c’est comme pour le monde.L’eatre est la cre9ation et le monde, sans eatre pas de cre9ation ni monde. C’est l’e9volution de l’eatre qui donne son semblant d’e9volution e0 la cre9ation.Vous dites: « toute cre9ation e9volue il n y a pas de stagnation ».Je suis bien d’accord si vous pensez en terme de temps, donc au niveau de l’espace limite9. Si vous prenez la totalite9 en un seul coup, sans plus faire innteverir le temps ou l’espace, il n’y a plus d’e9volution pour la cre9ation, tout est le0 spontane9ment. Le temps et l’espace n’existent que pour la conscience limite9e. Bien sfbr quand nous parlons de l’eatre, il s’agit de la conscience n’est-ce pas.Ensuite rien n’est ne9gatif, l’univers ne se divise pas, seul le mental le fait.

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