« Que la science soit près du moissonneur » – Jean Jaurès

A l’occasion du centenaire de la mort de Jean Jaurès, Trop Libre a pris l’initiative de publier un texte de sa plume :

 

La houille et le blé, par Jean Jaurès.

Article publié dans La petite République, 31 juillet 1901.

 

Au pied des gerbiers dorés qui attendent la visite prochaine de la batteuse, les paysans apportent quelques blocs de houille luisante et noire. C’est le charbon qui demain fera aller la machine. Ainsi c’est par la houille, par le grand moteur de l’industrie que s’achève maintenant le cycle du blé. C’est une association d’images et de forces toute neuve.

Il y a quelques années, le charbon évoquait à l’esprit ou les grandes gares sonores, ou les vastes usines closes, trépidantes et poussiéreuses. Le voilà aujourd’hui qui mêle son éclat souterrain et sombre à la splendeur ouverte des moissons que dora le grand espace clair. Demain, il fera haleter la machine en pleine nature recueillie, et l’ombre de sa fumée inquiète passera sur les prés à la croissance lente, où les forces de la vie travaillaient silencieusement. En cette houille s’était emmagasinée depuis des milliers de siècles, la chaleur solaire. Ainsi, tandis que le soleil des jours présents mûrit les épis de blé, c’est le soleil des jours lointains ranimé par le génie de l’homme, qui aide le paysan à séparer le grain de la paille.

Le travail humain appelle à soi, avec les vifs rayons de la lumière d’aujourd’hui, la force obscure de la lumière de jadis ! Et le « geste auguste du semeur », ouvrant le cycle du blé que la houille achèvera, ne s’élargit pas seulement aux horizons visibles : il évoque en outre maintenant, pour l’accomplissement suprême de l’œuvre, les forces qui rayonnèrent dans les horizons du passé.

Quel magnifique témoignage de la croissance de l’homme, de sa puissance grandissante sur la nature ! Quelle glorification de l’esprit qu’il crée ! Et comme les paysans tressailliraient parfois d’une joie profonde, si leur travail s’illuminait de pensée ! Il faut éveiller leur conscience et leur révéler presque dans la familiarité de leur vie, dans leurs actes les plus accoutumés et les plus simples, la grandeur du génie humain.

Mais n’est-ce pas l’homme aussi qui crée le blé ? Les productions que l’on appelle naturelles ne sont pas pour la plupart – celles du moins qui servent aux besoins de l’homme – l’œuvre spontanée de la nature. Ni le blé ni la vigne n’existaient avant que quelques hommes, les plus grands des génies inconnus, aient sélectionné et éduqué lentement quelque graminée ou quelque cep sauvage. C’est l’homme qui a deviné dans je ne sais quelle pauvre graine tremblant au vent des prairies, le trésor futur du froment. C’est l’homme qui a obligé la sève de la terre à condenser sa plus fine et savoureuse substance dans le grain de blé, ou à gonfler le grain de raison.

Les hommes oublieux opposent aujourd’hui ce qu’ils appellent le vin naturel au vin artificiel, les créations de la nature aux combinaisons de la chimie. Il n’y a pas de vin naturel ; il n’y a pas de froment naturel. Le pain et le vin sont un produit du génie de l’homme. La nature elle-même est un merveilleux artifice humain. Sully Prudhomme a surfait l’œuvre du soleil dans son vers magnifique : « Soleil, père des blés, qui sont pères des races !»

L’union de la terre et du soleil n’eut pas suffi à engendrer le blé. Il y a fallu l’intervention de l’homme, de sa pensée inquiète et de sa volonté patiente. Les anciens le savaient lorsqu’ils attribuaient à des dieux, image glorieuse de l’homme, l’invention de la vigne et du blé. Mais depuis si longtemps, les paysans voient les moissons succéder aux moissons, et les blés sortir de la semence que donnèrent les blés, la création de l’homme s’est si bien incorporée à la terre, elle déborde si largement sur les coteaux et les plaines, que les paysans, tombés à la routine, prennent pour un don des forces naturelles l’antique chef-d’œuvre du génie humain.

Et comment, en effet, sans un effort de l’esprit, s’imaginer de façon vivante que cette grande mer des blés qui depuis des milliers d’années roule ses vagues, se couchant dorée et chaude en juin, pour redresser en mars son flot verdissant et frais, gonflé encore peu à peu en une magnifique crue d’or, comment s’imaginer que cette grande mer dont les saisons règlent le flux et le reflux, a sa source lointaine dans l’esprit de l’homme ?

Il en est ainsi pourtant, et une part essentielle de l’éducation des paysans sera de leur donner le sentiment vif, la sensation des choses. Leur défaut essentiel, c’est l’excès d’humilité devant la nature ; c’est la tendance à faire de ce qui est, dans l’ordre social comme dans l’ordre naturel, un immuable et inexorable destin. Même aujourd’hui, même après les prodigieuses inventions de la science, même après les applications de la chimie et de la mécanique au travail agricole, le progrès, même quand ils l’acceptent, ne leur paraît qu’un accident, une surprise partielle. Ils n’ont pas l’idée de l’évolution lente, mais infinie, de la race humaine. La vie est pour le paysan comme un radeau étroit sur un océan immobile.

S’il n’y souffre pas trop de la faim, il ne regarde même pas l’horizon. Il commence pourtant à s’émouvoir. Et si nous savons par l’école, par une propagande ou quelque philosophie du monde et de l’histoire mettre un sens général, l’éveiller enfin à l’idée de l’évolution et du progrès, nous aurons hâté peut-être d’un siècle l’avènement d’une société plus rationnelle et plus juste.

Je sais bien que toute parole serait vaine et toute théorie impuissante, si déjà le mouvement des choses ne se faisait sentir dans la vie même et dans les habitudes du paysan. Il faut, et en cela le matérialisme historique est vrai, que les conditions économiques sollicitent la pensée de l’homme.

Mais celle-ci n’est point une force inerte. Elle va, dans le sens des faits eux-mêmes. Donner au paysan le sentiment profond du mouvement universel ; lui rendre présentés par l’histoire, les grandes transformations déjà accomplies ; le rendre attentif aux transformations lentes mais continues, qui s’accomplissent en lui et autour de lui, lui faire voir la puissance grandissante de l’homme qui a créé pour ainsi dire la nature elle-même dans ses plus nécessaires productions ; lui communiquer ainsi l’audace d’esprit qui a fait l’humanité plus grande : il n’est pas de tâche plus urgente, et elle n’est pas aujourd’hui au-dessus des forces de l’esprit humain.

La houille est près du grenier. Que la science soit près du moissonneur. L’âme du feu de l’industrie est entrée dans le travail du paysan, que l’ardente pensée du progrès, âme de feu de l’histoire humaine, entre aussi dans son cerveau.

Il y a 6 commentaires

  1. BIANCHI Gérard

    Le texte texte est très profond, très émouvant, très mobilisateur. Mais pour un XIXème siècle ! Les politiciens ne font-ils pas l’erreur d’être dans la parole, comme si leur électorat, car c’est d’eux dont ils ont besoin pour survivre, plus que dans l’action ? Félicitation à toutes ces femmes et tous ces hommes de lettres qui préparent de magnifiques discours, avec des milliers de micros signes entre les lignes. Mais c’est d’action et de pédagogie dont la France a besoin.

    Les psychologues évoquent les générations Y et maintenant Z. Adaptons le discours à ce qu’ils attendent pour se faire comprendre. Sans quoi le service marketing sera en total déphasage du clientélisme. Un peu gênant pour les postes politiques (car ils y tiennent), mais surtout pour notre pays qui au fur et à mesure des années aura perdu beaucoup de pans industriels : sidérurgie, robotique, machine outil, informatique,…

    Or pas d’entreprise, pas de travail. Et nombre de personnes peuvent attendre la moissonneuse !

  2. hennebelle

    Nous sommes très loin de cette vision confiante en l’homme et en l’avenir avec le sacro-saint principe de précaution inscrit désormais dans notre constitution !

  3. ageekculture

    Travaillant dans le domaine des sciences appliquées à l’agriculture et plus particulièrement dans les nouvelles technologies, je ne peux que souscrire à ce très beau texte écrit à l’orée du XXe siècle. Il témoigne d’une vision politique stupéfiante et qui peut se mesurer aujourd’hui très facilement lorsqu’on observe les progrès réalisés par la profession agricole. La science et la technique ont fait faire un bon à l’agriculture au cours du XXieme siècle. Nous pouvons espérer qu’elles continueront encore pour nous permettre de relever les nouveaux défis (réchauffement climatique, accroissement de la population, développement durable,…). Le numérique, en tant que nouvelle révolution industrielle y concourra très certainement aussi.

  4. Yvon Kerleguer

    Y a pas si longtemps les forces politiques qui se disent progressistes … comme les socialistes… croyaient au progrès…
    depuis 30 ans, il n’y croient plus … et de moins en moins… comme la population … ils ont peur et croient plus au principe de précaution…
    ceci dit c’est plus « électoral »… tant pis pour eux … mais dommage pour nous.

  5. Jean François Tonnard

    Je partage beaucoup la profondeur du texte et vos avis, avec cependant une remarque tournée vers une certaine inquiétude en ce qui concerne l’avenir de notre Terre à tous…
    En effet, la houille à longtemps fait tourner les moissonneuses! Elle permettait aussi d’enrichir les sols pour nourrir l’humanité. Aujourd’hui, nous avons oublié cette houille pour la remplacer à tous les niveaux par d’autres ressources fossiles… La dernière en date concerne le pétrole issu du gaz de schiste. Celle là même qui appauvrit, voire stérilise les sols que nous empruntons aux générations futures…!!
    Alors, que l’intelligence de notre humanité atteint des sommets jamais connus jusqu’ici. Et, qu’elle continuera à se développer de façon exponentielle… Certes, nous en sommes tous certains, mais pour combien de temps encore…!? C’est bien l’objet de mon inquiétude!… Aujourd’hui, nous n’avons plus d’excuse! Aujourd’hui, nous savons tous combien coûte, chaque protéine animale ou végétale, à notre planète!!…
    Ne serait il pas urgent que notre intelligence collective se mette au service de la pérennité de notre humanité!?… J’ai l’impression, pour ma part, que nous sommes seulement à un début de prise de conscience de notre vulnérabilité individuelle face à un avenir que je qualifierai de très incertain…
    J’aurai tendance à penser que seul la mondialisation de notre intelligence pourrait trouver des solutions plus pérennes pour notre présence sur terre. C’est là que je vous rejoint à nouveau sur cette peur qu’ont nos politiques d’œuvrer tous ensembles. Nos enfants n’ont déjà plus de frontière! Mais en revanche, ils ne veulent plus voter!… C’est pourtant en eux que sont les solutions!! Je pense donc qu’il faudra encore attendre quelques générations… Alors, autant que faire ce peu, économisons notre planète en attendant des élus nouveaux…!!

  6. LE GLEAU HENRI

    La pensée de Jaurès est extrêmement réaliste et pragmatique encore aujourd’hui, contrairement à toutes les réactions fumeuses et écolo-bobo de tous nos détracteurs, contre nous les besogneux agriculteurs, qui produisons l’alimentation quotidienne des citoyens!!!! et dans le même temps les politiques et les écologistes voudraient soutenir ceux qui veulent tuer notre outil de travail servant à les nourrir!!! cf. barrage de Sivens, critique permanente de l’ »agriculture intensive », pas d’OGM, pas d’aéroport, pas de center park, pas de parcs à huîtres en mer!!!! faudra-t’il un jour aménager la montagne , les Mont d’Arrée, pour faire de la conchyliculture !!!!!!!!!
    Et pas un seul ministre, de Gauche ou de Droite, n’est aujourd’hui capable de se mouiller pour faire entendre aux citoyens qui les élisent, que l’activité économique et surtout l’agriculture, sont indispensables à l’alimentation et au développement de l’humanité!!!
    On voudrait faire croire que l’agriculteur POLLUE, alors qu’il NOURRIT son peuple!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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