Préjugés, discriminations, racisme et antisémitisme en temps de Covid 19

Par Marc Knobel

Historien[1]

 

 

 

Lorsque l’homme est atteint par des événements épidémiologiques d’une grande ampleur et/ou des catastrophes naturelles, il peut être désarmé, dépourvu. Il perd ses repères. Il se sent terriblement vulnérable individuellement et/ou collectivement. Or, depuis le mois de janvier 2020, le covid 19 vient frapper à notre porte, douloureusement. Mais, avec l’apparition du ce redoutable ennemi invisible, d’autres phénomènes ont pu apparaitre, plus insidieusement encore. C’est ainsi que quelques communautés ethniques et/ou religieuses ont été accusées à un degré ou à un autre de répandre, de diffuser la maladie. D’autres (groupes) ont été stigmatisés, raillés, moqués. Et, en ces temps difficiles, certains préjugés ont pu se banaliser, sur fond d’épidémie. Bien évidemment, les préjugés qui s’expriment ici et là ne se développent pas de la même manière, l’intensité et la charge ne sont pas les mêmes. Les expressions diffèrent selon les cibles et les communautés affectées, les peurs occasionnées, les méfiances suscitées, ici ou là. Dans cet article, nous choisissons de passer en revue les différentes expressions culpabilisatrices, accusatrices, les préjugés racistes, antisémites et autres qui ont pu se développer dernièrement, en temps de Covid 19. Il ne s’agit pas d’être exhaustif mais de poser les faits et d’énumérer rapidement les atteintes, les agressions sournoises et délirantes.

 

 

 

Le racisme contre la communauté asiatique en temps de Covid 19

La crainte du coronavirus a alimenté ici ou là une vague de xénophobie violente envers les Asiatiques dans le monde entier, mais aussi en France. C’est ainsi que, dès la mi-janvier 2020, de nombreux internautes se sont lâchés en invectivant la communauté asiatique. Dès lors, dans les lieux publics, des personnes d’origine asiatique ont constaté des mouvements d’évitement, notamment dans les transports en commun, voire des prises à parties racistes et des insultes dans certains espaces publics. Et, de nombreux témoignages concordent. Prenons un exemple. Une étudiante «  typée asiatique », raconte l’épisode suivant : « Je vais à la cafétéria du Crous pour prendre un goûter, un groupe d’étudiants s’aperçoit de ma présence et me dévisage… Un garçon dans ce groupe met son écharpe sur sa bouche, une fille s’étale sur son amie pour m’éviter et sort : « j’aime manger des nems mais je ne veux pas manger chinois ces derniers temps ». Je n’ai pas réagi sur le coup non plus, j’étais tellement choquée de la violence des mots et de cette humiliation que je n’ai rien fait[2]. »

Face à une telle situation, le 27 janvier 2020, une autre étudiante souhaitant garder l’anonymat crée sur Twitter un hashtag : #JeNeSuisPasUnVirus. Son objectif ? Consigner des témoignages et les relayer et combattre un racisme au quotidien. Outrée et plutôt militante, elle explique sur Twitter la démarche de la manière suivante : « Depuis quelques jours, je peste quotidiennement devant le déferlement raciste que suscite le traitement médiatique de ce virus. J’ai pu lire des témoignages de personnes asiatiquées qui par exemple se font insulter et virer du RER par d’autres passagers, ou des personnes qui se prennent des remarques[3]».

Très vite, l’Hashtag connaît un relatif succès, s’accompagnant de témoignages multiples et de protestations diverses. Malgré tout, l’évitement s’est prolongé et a pu toucher aussi les restaurants asiatiques. Par exemple, à Belleville, dans le 20ème arrondissement de Paris ou dans le 13ème et dans d’autres quartiers comme en province, les restaurateurs ont fait face à une baisse constante de leur activité.

Mais, cet évitement peut-il être considéré comme du racisme ? On pourrait en ce point précis formuler une autre hypothèse et admettre que par peur, par peur de contracter ce virus des clients et des consommateurs ont évité de se rendre dans des épiceries et des restaurants asiatiques. Cependant, pourquoi cette peur -dont nous pensons qu’elle est irrationnelle- s’est-elle développée plus précisément lorsqu’il s’agissait de la communauté asiatique ? Tentons une comparaison audacieuse. Cette peur s’est-elle manifestée de la même manière avec les épiceries italiennes ? Rien n’est moins sûr. Il faudrait disposer d’outils fiables, de très nombreux témoignages et d’éléments statistiques pour répondre à cette question. Mais, il me semble que les clients n’ont pas déserté les pizzerias. Mais alors, peut-il y avoir en temps de Covid19 une peur de l’étranger, au sens le plus large (culture, cuisine…) lorsqu’il est plus précisément asiatique ? Et, comment expliquer ce phénomène ? Sur BFMTV, Laetitia Chhiv, présidente de l’Association des jeunes Chinois de France, apporte un élément de réponse : la propagation de ce virus venu de Chine « a ravivé des métaphores racistes qui datent de la fin du XIXème siècle et malheureusement, cela a été ravivé par certains médias[4]. »

Mais, à quoi faisait-elle plus précisément allusion lorsqu’elle parle des médias ?

Prenons un exemple, très symptomatique. Le 26 janvier 2020, Le Courrier Picard publiait en Une, en référence au Covid 19, ce titre déplorable « Le Péril jaune ? » Et, pour illustrer cette Une, l’on voyait une asiatique, portant un masque. Ce titre et cette Une du quotidien renvoyaient-ils au grand fantasme relayé pour dénoncer à la fin du XIXème siècle, le «danger» que les peuples asiatiques surpassent les Blancs et gouvernent le monde ? A juste titre, de nombreux lecteurs ont été choqués et l’ont fait savoir à la rédaction. Embarrassé, le même jour, Le Courrier Picard a présenté ses excuses « à tous ceux qui ont pu être sincèrement choqués », en indiquant vouloir « relativiser l’éventuelle panique irrationnelle pouvant se répandre après l’apparition des premiers cas en France[5]. » Mais, l’explication donnée par le quotidien était pour le moins alambiquée. Citons quelques passages : «  S’agissant du titre de l’éditorial, on notera déjà le point d’interrogation qui marquait, justement, la distanciation avec le propos. Et ce terme « péril jaune » évoquait directement le concept développé à la fin du XIXe siècle, visant à alerter sur le danger de voir les peuples d’Asie gouverner le monde. Et manière, en creux, de relativiser justement l’éventuelle panique irrationnelle pouvant se répandre après l’apparition des premiers cas en France, ce qui était tout le propos du texte de cet éditorial. Dans notre esprit, et dans son sens premier, il était à prendre au sens colorimétrique, à savoir dans une gradation du jaune au rouge. À l’image des alertes météo allant du vert au rouge en passant par le jaune et l’orange. Et voulait, par ce biais signifier qu’il ne fallait pas sur-réagir à cette épidémie ».

Quoiqu’il en soit, les témoignages déposés sur l’hashtag #JeNeSuisPasUnVirus confirment au moins un point et il est d’importance. Le coronavirus aurait pu libérer une parole plus ou moins méfiante, porteuse de clichés et de préjugés (positifs ou négatifs), véhiculés dans l’inconscient collectif, depuis des décennies.

Or, ces clichés peuvent tuer.

Rappelons pour mémoire, que Chaolin Zhang, un couturier chinois de 49 ans, est mort le 7 août 2016 des suites d’une violente agression, à Aubervilliers. Trois jeunes avaient fondu sur lui et son ami, pour voler la sacoche de ce dernier, car « les chinois ont toujours du liquide sur eux. » Dans cette sinistre affaire, le caractère raciste de l’agression a était reconnu et ne fait pas l’ombre d’un doute. Récemment et cette fois en relation avec le Covid, à Sydney, en Australie, un homme d’origine asiatique est mort d’une crise cardiaque, abandonné sur le trottoir, par peur de la part des passants d’attraper le virus.

L’évitement et la méfiance n’ont pas cessé depuis. Dans ces conditions, il est normal que la communauté asiatique en souffre.

 

Après un rassemblement à Mulhouse, les évangélistes sont stigmatisés

Parce qu’entre le 17 et le 24 février dernier, 2.500 fidèles venus des quatre coins de l’Hexagone se rassemblent comme chaque année à Mulhouse, sous l’impulsion d’une Église évangéliste, cet événement a été considéré comme l’un des points de départ de la propagation du Covid-19 dans la région Grand Est et en France.

Le matin du mardi 17 mars, dans la matinale de France Inter, les propos de Josiane Chevalier, la préfète du Grand Est et du Bas-Rhin, sonnent comme une sorte de mise en accusation. Que dit-elle ? Que la pandémie du coronavirus qui fait des ravages dans sa région « est partie d’un rassemblement évangéliste qui a eu lieu dans le Haut-Rhin, avec plus de 3000 personnes et un non-respect des mesures barrières : en résumé, tout ce qu’il ne faut pas faire ! » Et d’ajouter aussitôt : « On paie le prix fort de cette non prise en compte des mesures de base. » Les propos de la représentante de l’État ont été repris par une grande partie de la presse[6]. Différents articles ont été publiés par la suite, avec des titres surprenants et irresponsables : « Un rassemblement évangélique a propagé le coronavirus en France[7] ».

Des politiques s’y sont collés aussi. Par exemple, le ministre des solidarités et de la Santé, Olivier Véran, a affirmé que le coronavirus s’est propagé lors du rassemblement d’une église évangélique de Mulhouse. « Le point de bascule a été le rassemblement évangélique de Mulhouse. L’épidémie s’est propagée dans l’ensemble du pays à partir de ce rassemblement », a-t-il déclaré au Journal du Dimanche[8]. Une annonce que l’on peut trouver rapide, sans la moindre prudence d’usage. D’autres, ont fait des comparaisons malsaines : « C’est une réunion religieuse qui a permis cette contamination ! », a ainsi martelé Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée nationale le 21 mars, s’amusant à une comparaison déplacée : « Si cela avait été des musulmans, on en aurait entendu parler pendant des jours[9] ».

Si cette réunion a été l’un des clusters français du Covid, n’est-il pas excessif d’affirmer qu’elle aurait été la (seule) source de l’épidémie du coronavirus en France ? Quid des élections municipales ou des matchs de football qui ont été maintenus eux-aussi et qui ont été d’incroyables accélérateurs de contagion dans toute la France ?

Par la suite, les évangélistes ont été stigmatisés sur les réseaux sociaux et les internautes se sont enflammés. Des évangélistes ont reçu des menaces et des insultes. Le Pasteur principal de la Porte ouverte chrétienne, Samuel Peterschmitt a raconté à « l’Obs[10] » ce qui s’est passé pour lui et ses fidèles et son témoignage est poignant. « Nous avons été stigmatisés. Être montré du doigt est difficile pour les fidèles. Le dimanche de Pâques, une petite équipe de l’Eglise s’est réunie pour célébrer la messe, qui a été retransmise en vidéo sur internet. Il y avait cinq voitures garées sur le parking de 450 places: quelqu’un a pris une photo, qu’il a postée en ligne, disant que c’était « inadmissible parce que, déjà, nous étions responsables de la propagation ». Les réseaux sociaux se sont enflammés, quelqu’un a même écrit qu’il fallait « nous descendre à la kalachnikov » ! Jean-Luc Mélenchon a dit que la maladie provenait d’un rassemblement évangéliste et que, si elle était venue d’une réunion de musulmans, on en parlerait tout le temps… Mon fils médecin a reçu des menaces, des insultes. Hier, une dame m’a raconté avoir été malmenée sur son lieu de travail parce qu’elle faisait partie de notre Eglise. Une autre jeune femme a perdu son stage. Mais il y a, heureusement, eu aussi les témoignages d’amitié. Les amis sont comme les étoiles: ils brillent dans la nuit. Une jeune femme musulmane m’a dit « vous ne pouviez pas savoir ». Un prêtre du Sud-Ouest et la fédération protestante nous ont apporté leur soutien. Quand j’étais hospitalisé, un médecin aussi m’a dit : « Vous ne pouvez pas prendre ça sur vous, vous ne saviez pas. » »

Il est un fait que les fidèles ne savaient pas. Posons cette simple question : comment auraient-ils pu se réunir dans l’intention de se contaminer délibérément, les uns et les autres ?

 

L’antisémitisme en temps de Covid 19

Sans que forcément, nous nous en rendions compte, les épidémies rappellent les périodes les plus sombres de notre histoire, notamment la peste noire.

La peste noire débute dans les années 1340 aux abords de la mer noire. Très rapidement, elle s’étend en Europe, puis atteint certaines régions en Asie. Elle aurait tué près de 30% à 50% de la population européenne de 1347 à 1352. Mais cette épidémie aura d’autres conséquences. De grands massacres ont suivi la peste noire car elle a surexcité la haine et la furie contre les Juifs. Les Juifs ont été accusés d’empoisonner les puits ou de répandre la maladie.

668 ans plus tard, ce sont dans les réseaux sociaux, que des individus, des groupes/groupuscules délirants, vont diffuser ou relayer des rumeurs, des informations erronées, mensongères et trafiquées afin d’attiser la peur, tout en cherchant des boucs émissaires. Mais, et à notre connaissance, ce sont des militants ou des sympathisants principalement d’extrême-droite et des suprémacistes blancs, endoctrinés et fanatisés, tant en France qu’aux Etats-Unis, qui ont postés ces messages et des islamistes, dans la sphère arabo-musulmane, chargeant principalement Israël.

En France, ordinairement, les mêmes militants antisémites alimentent régulièrement leurs comptes de propos racistes, antisémites, xénophobes, homophobes et se nourrissent les uns et les autres des mêmes lectures et des mêmes contenus. Dans les différentes plateformes (Twitter, Facebook WhatsApp, YouTube et le réseau russe VKontakte), ils les soupoudrent de théories complotistes le plus souvent délirantes.

Cette fois, la différence tient au fait qu’ils utilisent cette grave crise sanitaire pour accuser plus précisément les Juifs d’en tirer profit. En quelque sorte, les militants d’extrême-droite s’adaptent et adaptent leurs accusations récurrentes, à des fins stratégiques. C’est ainsi qu’ils continuent de diffuser de la propagande, mais cette fois elle est centrée, recentrée sur le Covid 19. D’expérience, les antisémites savent que, souvent, les réseaux sociaux s’érigent en tribunaux populaires permanents, que certains sujets deviennent viraux. Il savent aussi que les internautes se lâchent littéralement et les internautes se shootent vraiment sur les réseaux sociaux. Ils savent aussi que beaucoup se répande pour chercher/trouver/désigner des fautifs, responsables, coupables, des boucs émissaires. Dans cet univers glauque, l’antisémitisme s’alimentent donc très facilement. C’est alors une avalanche de propos violents.

De fait, les antisémites utilisent l’irrationnalité ambiante pour transmettre leur message à un large public, effrayé et en colère. C’est ainsi qu’ils espèrent capter l’attention du plus de monde possible. Ils savent par ailleurs, que, comme les gens sont confinés chez eux, certains visionneront plus rapidement les vidéos et séquences conspirationnistes d’Alain Soral et de Dieudonné, par exemple. En temps de Covid 19, elles totalisent plus de 400.000 vues. Ce qui est particulièrement inquiétant. Mais, là encore, rien d’étonnant. Traditionnellement, les vidéos de Dieudonné totalisent autant de vues, quelquefois beaucoup plus. Cependant, certaines vidéos ont été créées à cette occasion. Comme par exemple, celle qui a été baptisée « Corona virus pour Goy ». Son auteur défendait la « théorie » antisémite et complotiste selon laquelle le Coronavirus aurait été « mis au point par les Juifs » dans le but « d’asseoir leur suprématie ». Plus tard, des listes de noms ont été publiées. Ces médecins et ces responsables politiques ont été catégorisées comme juives, souvent sur la base de leur simple nom de famille. « Dans la mise en accusation d’Agnès Buzyn, d’Yves Lévy et de Jérôme Salomon, dont la commune judéité est soulignée par les caricaturistes, la dénonciation complotiste s’entrecroise avec une incrimination de complicité dans une opération criminelle, dans laquelle on peut voir une forme dérivée de l’accusation de meurtre rituel. Résurgence d’une mentalité archaïque », explique le philosophe Pierre-André Taguieff[11]. Nous retrouvons là , en effet, une constante durable et abominable de l’antisémitisme en l’accusation assassine de meurtre rituel.

Comme l’ont souligné récemment deux universitaires, « les démons habitent nos sociétés démocratiques et ce sont bien les humains qui les fabriquent[12] ».

 

Précarité et discriminations en temps de Covid 19, réfugiés et migrants

Dernièrement, un article a attiré mon attention. Dans Libération, le 17 avril 2020, Smaïn Laacher, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, Sihem habchi, directrice de centres d’hébergement d’urgence et le docteur Jean-François Corty, médecin humanitaire, évoquent le cas des femmes en migration qui voient se restreindre les possibilités d’accueil, également en temps de Covid 19[13]. Ils énumèrent les difficultés qu’elles rencontrent et elles sont extrêmement nombreuses. Socialement, sexuellement, psychologiquement, administrativement, ces femmes sont abandonnées et sont livrées à elles-mêmes. Elles sont non seulement en situation de très grande précarité, mais aussi de grande souffrance. Pire, les auteurs de l’article relèvent ce point particulier : « un certain nombre de femmes migrantes ou réfugiés, seules, enceintes ou avec enfant en bas âge, ont été «poussées» vers la porte de sortie par leur ami·es, hébergeure·s dès lors qu’elles avaient tous les symptômes, réels ou supposés, du Covid-19 ». Ces femmes ont été expulsées -c’est le mot que nous devons utiliser ici- et ces faits attestés par différentes sources sont d’une exceptionnelle gravité. Comment peut-on expulser des gens en temps d’épidémie ? La question est posée.

Un article plus récent, mais plus militant, dresse un même constat et des associations et différents signataires évoquent des difficultés grandissantes[14].

Ils remarquent d’abord qu’une « forte proportion de personnes en situation administrative précaire n’est pas accueillie par les structures d’hébergement existant (centres d’hébergement d’urgence, foyers de travailleurs migrants, centres d’accueil pour mineur·es isolé·es, le dispositif pour demandeur·ses d’asile, hôtels) puisque les places restent insuffisantes, et doit trouver des solutions encore plus précaires dans des squats ou des camps pour échapper à la rue. Les problèmes d’hygiène et d’accès à l’information peuvent y être encore plus aigus. Les auteurs listent ensuite d’autres problèmes. En vrac, ces personnes n’ont pas accès à une alimentation correcte et aux produits d’hygiène. Elles n’ont pas accès aux ressources informelles qui leur permettaient de vivre et en pleine épidémie, ces personnes n’ont pas un égal accès à la santé (comme tous les sans-abri, plus généralement). Enfin, en temps de confinement, elles peuvent être empêchées de sortir de leurs campements pour accéder aux distributions alimentaires et aux points d’eau encore disponibles[15].

Dans la tribune de Libération, les points soulevés sont particulièrement inquiétants. Fallait-il pour autant qu’en conclusion de cette tribune, les signataires soulèvent l’épineuse et très controversée question de la régularisation des sans-papiers ? Car, que disent-ils à ce sujet ? « Pour être égales et égaux face à la lutte contre l’épidémie, pour sortir de la honte d’être collectivement responsables de leur misère, il faut des papiers pour tous et toutes ! Personne n’est illégal ! Ouvrons d’autres possibles pour bâtir une société plus juste ! Pour nous faire entendre encore plus, nous vous invitons à partager les autres initiatives qui circulent et appellent à des droits au séjour pérennes. »

Mais, les signataires ne sont pas les seuls à évoquer ces questions. Le Monde vient de rappeler que la question de la régularisation des sans-papiers s’invite dans le débat public. Les tribunes et les lettres ouvertes se multiplient, invoquant de la nécessité sanitaire, sociale ou encore économique d’une telle mesure[16]. Le 12 avril, 104 parlementaires issus majoritairement de la gauche ont ainsi écrit à Edouard Philippe pour réclamer la régularisation provisoire des sans-papiers afin notamment qu’ils « puissent être pris en charge au plus tôt en cas de maladie ». Là encore, une interrogation se pose, faut-il faire monter ainsi la pression, précisément à ce moment ?

Parallèlement, une autre question se pose. Celle de la perception que l’on a en France des réfugiés.

Nous pensons qu’à l’exception de quelques associations humanitaires, les solidarités doivent être mises à mal parce que les réfugiés -déjà vulnérables et isolés- pâtissent d’une très mauvaise image dans l’opinion publique. Une enquête réalisée par l’IFOP en juillet 2017, montre que les Français font partie des populations les plus réfractaires à l’accueil des réfugiés et immigrants en Europe occidentale[17]. En juin 2019, une enquête de l’Ipsos montre qu’un Français sur 2 (50%) doute que les réfugiés arrivant en France soient de « vrais réfugiés » et 42% des Français évaluent positivement l’idée de fermeture des frontières aux réfugiés. Moins d’un Français sur deux (43%) juge légitime qu’un réfugié soit accueilli pour échapper à la guerre ou à des persécutions – 61% dans le monde. Moins d’un Français sur 5 (18%) estime que les réfugiés nouvellement accueillis s’adapteront à la société française.[18]

Comme l’analyse avec justesse Shoshana Fine, docteure en science politique et spécialiste des questions migratoires, « l’opinion publique est très influencée par des discours politiques traitant la question des réfugiés dans une sémantique sécuritaire et non solidaire[19] ». Quoiqu’il en soit, la réalité est qu’aujourd’hui, de nombreux réfugiés et sans papiers sont dans une détresse absolue.

Grossophobie et homophobie en temps de Covid 19

Il suffit de se « promener » sur les réseaux sociaux pour voir apparaître quelques photographies comparatives, symboliquement très significatives. Les premières, représentent des personnes avant le confinement. Les gens sont minces. Mais, pendant le confinement, elles n’ont plus la moindre activité physique. Le stress et l’ennui prennent le dessus.

Résultat ? Les gens grossissent prenant jusqu’à 20 kilos. Ces photographies ont pour but de montrer avec un faux humour ce qu’elles deviendraient en temps de confinement alors que c’est exactement ce qu’elles n’auraient jamais voulu devenir. Les internautes tentent d’imposer symboliquement l’image du corps laid ; du corps informe comme un objet de dégout avec ses bourrelets, sa graisse. Comment s’étonner que ces personnes voient en ces différents montages, faits de moqueries déplacées, des « agressions caractérisées » ? C’est ainsi que, depuis le début du confinement, la Ligue contre l’obésité doit répondre, beaucoup plus que d’habitude, à de nombreux appels de personnes que cette épidémie plonge dans une grande anxiété ; pas seulement pour des raisons médicales, mais aussi parce que souvent seules elles n’accèdent que très difficilement à des informations (médical, diététique, psychologique, administratif, etc.), précises et officielles sur la maladie[20]. « Dans ce monde tourmenté et intransigeant (…) l’isolement, la faiblesse des revenus… constituent le terreau favorable à l’explosion du surpoids et de l’obésité. Pire : elle provoque des drames humains qui conduisent à l’exclusion via un racisme anti-gros assumé », déplore Agnès Maurin[21].

Un dernier point pose là encore question.

La communauté LGBT+ est victime de violences et de discriminations en cette période d’épidémie de coronavirus et de confinement. Pourquoi ? Le confinement aggrave la situation des jeunes LGBT+ rejetés par leur famille, le sociologue Smaïn Laacher avec lequel j’ai échangé longuement sur ces questions, parle plutôt d’enfermement. L’enfermement est un catalyseur, il va animer, propulser les conflits et raviver de vieilles incompréhensions, colères. Et, en la matière, les témoignages ne manquent pas.

Parmi d’autres, un jeune homme témoigne de cette difficulté, car avec ses parents, le climat a vite dégénéré. « Je viens d’une famille très croyante, où on n’a pas l’habitude de parler de sexualité, de genres. Un jour, ma mère a vu sur mon téléphone des messages que j’envoyais à un garçon. Pendant environ 6 mois, c’est devenu très compliqué à la maison. On est arrivés à un point de rupture. C’était plus respirable[22] ». Pareillement, des courriers à caractère homophobe ont été placardés dans des couloirs, voitures ou des boites aux lettres, révélant un voisinage hostile, avec en substance, cette référence horrible, celle du VIH. Que disent ces lettres anonymes ? Que les homosexuels pourraient répandre le Covid comme ils auraient fait se répandre le Sida.

 

 

Conclusion provisoire

Nous l’avons vu, brièvement ici, en temps de Covid 19, des accusations infondées et gravissimes pointent du doigt des minorités et des théories conspirationnistes hallucinantes peuvent se répandre, sans le moindre fondement que celui de faire du mal à des gens, eux-mêmes victimes d’une épidémie dangereuse.

Les accusations mensongères et le complotisme feront alors le lit de toutes les exclusions, des discriminations et des appels à la haine. Les préjugés se réveilleront encore plus fortement, brassant toutes les exclusions ou ils se réanimeront d’eux-mêmes, en temps d’épidémie. Et, en la matière, l’épisode douloureux du Covid 19 devrait nous faire réfléchir.

 

 

 

[1] Marc Knobel est ancien membre du conseil scientifique de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme, et la haine anti-LGBT (DILCRAH), ancien rapporteur à la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) et expert des discours extrêmes, notamment sur le web. Derniers ouvrages parus : L’indifférence à la haine: Racisme et antisémitisme, Berg International Editeurs, 2015 ; et Haine et violences antisémites, une rétrospective: 2000-2013, Berg International Editeurs, 2013.

[2] 20 minutes, » Coronavirus et racisme anti asiatique : « J’étais tellement choquée de la violence des mots et de cette humiliation », 29 janvier 2020.

[3] Texte reproduit sur le compte Twitter d’Amandine Gay, le 27 janvier 2020.

 

[4] https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/selon-la-presidente-de-l-association-des-jeunes-chinois-de-france-le-coronavirus-a-ravive-des-metaphores-racistes-1218360.html#content/contribution/edit

[5] Le Courrier Picard, « À propos de notre une du 26 janvier », 26 janvier 2020.

[6] Henrik Lindell, « Coronavirus à Mulhouse : “Évangéliques, nous sommes devenus le bouc émissaire” », La Vie, 26 mars 2020.

[7] Nicolas Daguin et AFP agence, « Un rassemblement évangélique a propagé le coronavirus en France », Le Figaro, 5 mars 2020.

[8] Anne-Laure Barret, Arthur Nazaret, David Revault d’Allonnes, « Le ministre de la santé Olivier Véran au JDD, « Il n’y a eu aucun retard » » Journal du dimanche, 28 mars 2020.

[9] Henrik Lindell, Idem.

[10] Cécile Deffontaines, « Le pasteur de Mulhouse revient sur le cluster des évangélistes : « Nous avons été stigmatisés » », L’Obs, 19 avril 2020.

[11] France Inter, « Caricatures, complot, liste de noms : le coronavirus engendre des attaques antisémites sur le web », 3à mars 2020.

[12] Céline Masson et Isabelle de Mecquenem, «  Quand la pandémie fait ressurgir l’antisémitisme », Marianne, 22 avril 2020. Voir également Marc Knobel, « Racisme et antisémitisme en temps de Covid-19 », L’Obs, 5 avril 2020 et Jewish Telegraphic Agency, « An unwanted symptom of the coronavirus crisis in France: Anti-Semitic conspiracy », 2 avril 2020.

[13] Smaïn Laacher, professeur de sociologie, université de Strasbourg, Sihem habchi, directrice de centres d’hébergement d’urgence et Dr Jean-François Corty, médecin humanitaire, « Femmes migrantes, encore plus fragiles en temps d’épidémie », Libération, 17 avril 2020.

[14] Réseau université sans frontières 38 et Modus Operandi Grenoble, « Pour bâtir une société plus juste, des papiers pour tous et toutes ! », Libération, 29 avril 2020.

[15] Idem.

[16] Julia Pascual, « La régularisation des sans-papiers s’invite dans le débat politique, Le Monde, 5 mai 2020.

[17] IFOP et l’association More in Common, «  Les Français et leurs perceptions de l’immigration, des réfugiés et de l’identité », juillet 2017.

[18] IPSOS, « Perception des réfugiés en France : où en est-on ? » : https://www.ipsos.com/fr-fr/perception-des-refugies-en-france-ou-en-est

[19] Interview réalisée par Jean-Loup Delmas,  « Méfiance envers les réfugiés: «L’opinion publique est très influencée par des discours politiques sécuritaires», 20 minutes, 21 juin 2019.

[20] Smaïn Laacher et Marc Knobel, « Obésité et Covid 19 : de quelques préjugés », La Croix, 30 avril 2020.

[21] PourquoiDocteur.fr, le 4 mars 2020.

[22] France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, « Confinement et homophobie familiale : « Mes parents ne savent même pas si je suis en bonne santé » », 21 avril 2020.

 

Photo by Sharon McCutcheon on Unsplash

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