Pourquoi la doctrine sociale-libérale du Président oblige la droite à se repenser

Par Erwan Le Noan

FIGAROVOX/TRIBUNE – Le libéralisme affirmé des réformes de l’exécutif ulcère la gauche autant qu’il attire la droite. Erwan le Noan estime que pour ne pas être réduite à de simples critiques culturelles et sociétales, cette dernière doit affirmer ses idées économiques en se renouvellement intellectuellement.


Erwan Le Noan est consultant, membre du conseil scientifique de la fondation pour l’innovation politique, et responsable du blog trop-libre.fr


Quelle que soit la mobilisation à laquelle elle parviendra, la CGT aura rendu, ce 12 septembre, un fier service à Emmanuel Macron: son opposition manifestante à la réforme du marché du travail, relayée bientôt par le bruit et la colère mélenchonniens, démontre implicitement que le projet gouvernemental de réforme du marché du travail est ambitieux.

Ce 12 septembre, Emmanuel Macron va gagner, pour l’opinion et à l’épreuve du feu, son brevet de réformateur libéral.

A tous ceux qui le trouveraient trop timoré, le Président pourra désormais opposer le courroux syndical et sa détermination à ne rien lui céder. A tous ceux qui seront tentés de lui reprocher un manque d’audace, le Gouvernement pourra tendre une invitation à le soutenir de façon «constructive». Ce 12 septembre, Emmanuel Macron va gagner, pour l’opinion et à l’épreuve du feu, son brevet de réformateur libéral.

Le libéralisme d’Emmanuel Macron a été souvent discuté: pour les tenants du contrôle étatique de la société, il est incontestable. Les preuves s’accumulent, à sa décharge: ministre, il vantait les milliardaires comme modèle de réussite pour les jeunes ; candidat, il promettait des réformes favorables au marché ; président, il met en œuvre une «transformation» du pays qui commence par la «loi travail». Son gouvernement est évidemment complice: la ministre du travail, bien sûr ; celui de l’Education également, coupable de préparer (sans l’énoncer trop fort) un régime d’autonomie des établissements. Les déclarations du ministre de l’économie, plaidant pour une réduction de la pression fiscale, scellent l’instruction.

Il est indéniable que depuis le mois de mai, le discours politique de l’Exécutif a privilégié une voie réformiste, affirmée clairement et portée haute, comme rarement auparavant. L’enthousiasme conduit probablement à en exagérer à ce jour le caractère incomparable: récemment, Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls portaient également une politique réformiste ; mais l’absence de résultats suffisants et de réformes concrètes les ont emportés dans le lot des espoirs déçus. Les défaites électorales l’ont montré sans appel.

Le président a fait le pari d’engager une réforme du système économique français, afin d’encourager l’initiative entrepreneuriale – qu’il avait incarnée en s’affichant régulièrement avec les start-ups dans le mandat précédent. Il la soulage de la fiscalité – insistant à l’inverse sur son souci de taxer la rente. Il la libère des contraintes administratives qui l’étouffent. Dans son discours, il vante la fluidité et conspue l’immobilisme. Son parti, c’est le mouvement, «En marche».

La politique mise en œuvre par le gouvernement s’inspire d’un libéralisme social-démocrate. Son projet est de réformer l’Etat-Providence, régulateur, paternaliste et non de le dépasser.

En contrepartie, on l’entend peu sur les questions sociales, presque jamais sur les sujets collectifs (le service public, la Nation…). Ses adversaires voient dans ce prisme économique la preuve – fautive – de son libéralisme. Pire, lorsqu’il quitte ces sujets, c’est pour vanter la construction européenne, cheval de Troie du marché libre et non faussé.

Emmanuel Macron est inspiré par des sources libérales: celles d’un libéralisme de gauche, qui fait intervenir l’Etat pour réaliser ses objectifs. Une doctrine pour laquelle le marché n’est acceptable que dans la mesure où il sert l’objectif qu’a déterminé la décision publique ; et la concurrence ne s’envisage que dans un cadre contrôlé par le régulateur: l’Etat prime sur la société – ce que renforce un biais technocratique et centralisateur.

Le libéralisme macronien puise ses références chez John Rawls ou Amartya Sen, pense l’Etat à travers Esping-Endersen, envisage la démocratie grâce aux travaux de Jurgen Habermas, réfléchit à la société avec Will Kymlicka et Axel Honneth.

La politique mise en œuvre par le gouvernement s’inspire ainsi d’un libéralisme social-démocrate. Son projet est de réformer l’Etat-Providence, régulateur, paternaliste et non de le dépasser. En ce sens, ses sources sont héritières de Keynes bien plus que de Hayek. Pour le prix Nobel autrichien – qui ne rejetait pas l’action publique, la société libérale n’est par essence pas compatible avec l’interventionnisme public.

C’est bien là la subtilité d’Emmanuel Macron et la déroute intellectuelle de la droite française: contrairement à

Constatant sa propre impasse, la droite a fait le choix de la paresse : à défaut de penser l’économie et l’action publique, elle n’a considéré que les sujets culturels et sociétaux.

ses homologues étrangères, celle-ci est empreinte d’une fascination pour l’Etat. Comme les sociaux-démocrates, elle le croit garant et fondateur du bien-être social. Elle se méfie de la société et, par là même, s’inquiète de la liberté de l’individu. Là où le monde bouillonne d’idées pour repenser l’action publique après l’Etat-Providence, elle reste prisonnière de son emprise. Si elle conçoit que l’étatisme absolu échoue, elle tâtonne à lui trouver une alternative.

Constatant sa propre impasse, la droite a fait le choix de la paresse: à défaut de penser l’économie et l’action publique, elle n’a considéré que les sujets culturels et sociétaux. Ils sont importants, mais insuffisants. Ce faisant, le piège qu’elle s’est tendue se referme, habilement resserré par Emmanuel Macron: soit elle le soutient et disparaît ; soit elle s’oppose et se restreint. Pour répondre à la doctrine sociale-démocrate du président, elle serait bien inspirée de se révéler, elle, réellement libérale!

http://premium.lefigaro.fr/vox/politique/2017/09/12/31001-20170912ARTFIG00145-pourquoil-la-doctrine-sociale-liberale-du-president-oblige-la-droite-a-se-repenser.php

 

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