Pourquoi la crèche de Robert Ménard doit-elle être retirée

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Par @Julien De Sanctis

Selon Robert Ménard, maire de Bézier soutenu par le FN, la crèche installée dans l’hôtel de ville répond à une démarche culturelle et non religieuse. Mais n’est-ce pas là une façon de la neutraliser tout en sachant qu’elle gardera sa force religieuse symbolique et donc sa puissance identitaire ? Instrumentalisant la flexibilité interprétative du principe de laïcité nous allons voir que le maire de Bézier commet une faute éthique.

Si le principe de laïcité a longtemps servi à « combattre » les religions et qu’il continue d’irriguer la pensée française en ce sens, il est aujourd’hui désuet de concevoir la neutralité de l’État comme une arme anticléricale. Dans une société sécularisée comme la notre, où, de fait, plusieurs religions sont présentes, l’heure n’est plus à leur « privatisation » mais plutôt au dialogue et à leur découverte mutuelle favorisant compréhension et acceptation. Voilà pourquoi la laïcité a besoin d’une réinterprétation conceptuelle, via son principe de neutralité, afin de devenir, comme le suggère Jean Picq, « un terrain d’exercice de la fraternité »[1] et non d’une cordiale hostilité.

Rompre avec la « laïcité de combat » n’est pas chose aisée ; car dans un pays où moins d’un citoyen sur deux se déclare croyant et où seulement 10% affirment être pratiquants[2], le fait religieux devient quelque chose d’ « étranger » et donc de dangereux ou, dans le meilleur des cas, néfaste. La volonté des Français de durcir la laïcité, jusqu’à l’interdiction de signes distinctifs dans la rue, n’est pas sans rapport avec cette idée. Mais cette approche combattive de la laïcité ressemble surtout à une tentative de « restreindre la capacité d’affirmation religieuse de l’autre » [3], comme l’explique Philippe Portier, historien et sociologue des religions. Notons également que l’héritage culturel, défendu à juste titre par certains mais pas toujours de la bonne façon, serait fortement mis à mal dans une société où la religion n’aurait plus aucune place matérielle dans l’espace public. Comme l’explique très bien Pierre Tévanian dans un récent ouvrage[4], la neutralité des services publics n’est pas la neutralité de l’espace public ou du public lui-même[5].

La fraternité ne se décrète pas. Elle se découvre et se construit. Mais pour ce faire, l’espace public, en tant que lieu de sociabilité, ne doit pas être privé de ses points de contact avec la religion. Durcir la laïcité reviendrait à consacrer officiellement la méfiance. Pour que la laïcité fraternelle s’impose, la neutralité de l’État doit bel et bien rester d’actualité mais dans un but quasi propédeutique, c’est-à-dire, ici, pour préparer à la découverte et la compréhension éthique de l’enjeu.

Si l’État ne  reconnait aucune religion, c’est parce que, dans sa forme actuelle, aucune ne lui est étrangère. Le fameux vivre ensemble dont on dit que la laïcité est garante n’a de sens que si l’on accepte la différence sans chercher à la gommer (tant qu’elle ne met pas en péril ce même vivre ensemble et les valeurs républicaines nationales, bien entendu) : « L’homme est tout un. Comment pourrait-il se priver dans l’exercice de sa liberté de citoyen du soutien que lui donne ses convictions philosophiques ou religieuses ? C’est sagesse pour chacun dans un État démocratique de ne pas s’enfermer dans une communauté de pensée ou de foi et de mettre à l’épreuve ses convictions dans le débat public »[6].

La préférence pour une neutralité non combattive de l’État, n’est autre que la préférence pour cette forme de sagesse. Voilà pourquoi, en ne retirant pas sa crèche, Monsieur Ménard se rend coupable d’une importante faute éthique.

Crédit photo : Olivier Duquesne

[1] Jean Picq, « Laïcité et liberté de religion », iPhilo, 6/12/2014

[2] Caroline Piquet, « Les Français veulent durcir la laïcité », Le Figaro, 11/12/2014

[3] ibid.

[4] Pierre Tévanian, La haine de la religion. Comment l’athéisme est devenu l’opium du peuple de gauche, La Découverte, 2013

[5] Compris comme l’ensemble des citoyens français

[6] Jean Picq, op. cit.

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