Pourquoi faut-il construire une Europe de la culture ?

« Existe-t-il une culture européenne ? » À l’occasion d’un colloque à l’Université européenne d’été en 2007, la philosophe Julia Kristeva s’interrogeait sur la question culturelle dans la politique de l’Union. Elle rappela que la culture, absente du traité de Rome, ne fut introduite que très récemment dans l’agenda européen. La pensée de la philosophe se fit alors très remarquer. En effet, à la traditionnelle dichotomie entre émergence d’une culture européenne et persistance des cultures nationales indépassables, elle oppose l’idée qu’afin de (re)fonder un espace culturel européen, l’UE a besoin de cultures nationales fières de ce qu’elles sont.

De ce fait, la question culturelle semble d’autant plus fondamentale puisqu’intimement liée à la problématique identitaire. La culture fait appel à l’imaginaire des citoyens, elle convoque un sentiment évident, qui fait qu’une personne se « sent » européenne ou non. Par conséquent, il faut défendre une culture européenne caractérisée par sa diversité, qui reflète une identité plurielle, ou le sentiment communautaire des citoyens se superpose au sentiment national. Cette diversité est historiquement ancrée dans les fondations de la culture européenne, en témoignent le multilinguisme et l’émergence du citoyen européen polyglotte. Par leur naissance, les langues européennes ne sont pas hermétiques mais transnationales, faites d’échanges, d’emprunts et de métissage. Ainsi, si le citoyen européen a compris qu’il fallait passer par la langue des autres pour faire connaître la sienne, ce processus semble tout aussi indispensable pour la culture. Loin d’empêcher son développement, la diversité constitue l’essence même de la culture européenne.

À la question posée par Julia Kristeva, nous affirmerons donc qu’il existe bien une culture européenne, qui est comme toutes les autres cultures une construction constante et incertaine, que nous devons préserver et nourrir. Il semble d’autant plus important de le rappeler dans ce contexte où l’identité européenne est perpétuellement remise en question. Et si, au contraire, la culture était la réponse aux crises que traverse l’UE ?

Nous répondrons que c’est justement en tant de crise que la culture devient une priorité. C’est justement quand l’Europe est meurtrie par les crises économiques et migratoires que la question culturelle nécessite toute notre attention et réclame une vision prospective. Ainsi, cette dernière décennie fut marquée par un investissement massif dans la culture. Depuis les rencontres européennes initiées au festival d’Avignon en 2007, jusqu’à l’année 2018 déclarée année européenne du patrimoine culturel, les initiatives de coopérations se sont multipliées. Le réseau des capitales européennes de la culture -dont la dernière lauréate française fut Marseille en 2013- est lui aussi devenu un prestigieux label. La culture européenne se revendique comme une culture à la fois historique et ancrée dans la contemporanéité, une culture du doute et de la recherche. Il est temps de dire non à une Europe ethnocentrée et de célébrer la diversité et le dialogue – des langues, des disciplines, et des esthétiques.

En plus de ces enjeux politiques, la question culturelle dans l’UE doit faire face aux profondes transformations du secteur artistique. Quelle réponse apporter aux nouveaux défis que constituent l’ère numérique, la standardisation, et la fragmentation du marché ? Comment adapter les professionnels de la culture à ce nouvel environnement ? Le programme « Europe créative » de l’Union européenne constitue une réponse particulièrement visionnaire. Proposé à la Commission en novembre 2011, et lancé sur la période 2014-2020, ce programme est une initiative sans précédent dans le secteur. Il a pour but de soutenir le secteur artistique au niveau européen au moyen de trois volets : le volet « culture », le volet « média », et un troisième volet trans-sectoriel. Grâce à une enveloppe de 1,4 milliards d’euros, ce programme aide les industries culturelles à coopérer à l’échelle transnationale, augmente la mobilité des acteurs culturels et milite pour une culture plus accessible en élargissant les publics visés. Consciente du rôle grandissant de ces industries dans la croissance et l’innovation, et de leur potentiel de rayonnement, l’UE a développé un instrument financier dédié à l’entreprenariat culturel. Ainsi, le volet trans-sectoriel apparaît comme un véritable incubateur d’innovation, qui porte les projets éligibles et propose d’importantes subventions aux entrepreneurs artistiques.

On pourrait craindre d’un tel fonctionnement qu’il encourage la standardisation de l’offre culturelle. Et pourtant, conscient de cette menace, le programme « Europe créative » met l’accent sur la créativité et multiplie les aides à la création, surtout dans le domaine audiovisuel et dans les festivals. La notion de diversité est érigée en symbole de la culture européenne. La conservation du patrimoine et l’éducation artistique sont eux aussi des objectifs majeurs du programme, qui tente de créer des plateformes et de renforcer les réseaux d’acteurs européens. Le bureau Europe créative tente même d’apporter sa réponse à la crise migratoire en lançant un appel à projet en 2016 pour favoriser l’intégration des réfugiés par la culture.

En ce sens, la question d’une Europe de la culture est symbolique, car elle nécessite de dépasser les intérêts nationaux pour s’engager dans une coopération européenne plus fructueuse. Il est donc essentiel de réaffirmer la centralité et le pouvoir fédérateur de la culture dans les politiques de l’Union. C’est en valorisant le potentiel économique et sociétal de la culture européenne que l’UE pourra défendre son modèle et ses valeurs à travers le monde.

 

Lena Neyen

 

Photo by Markus Spiske on Unsplash

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