Pour un grand récit européen

23.05.20141Pour un grand récit européen

Dominique Reynié vient de plaider dans ce même blog pour un « récit collectif » européen qui ne saurait à l’évidence se limiter à l’ « austérité et l’effort » et qui, seul, peut mobiliser des citoyens européens. Comment expliquer l’absence d’un tel récit et comment pourrait-il se constituer ?

Des peuples qui s’aiment de moins en moins ?

On souligne à juste titre la défiance croissante des peuples vis-à-vis de « Bruxelles » que relèvent les enquêtes de l’eurobaromètre et sur laquelle surfent les partis populistes. Tout aussi inquiétante, sinon plus, est le climat de suspicion et les invectives entre les peuples européens eux-mêmes : colère italienne et grecque contre l’ « égoïsme allemand » et, inversement, exaspération des « fourmis du nord » contre les « cigales du sud », France comprise. De sorte que s’est créé depuis la crise grecque de 2010 un fossé croissant entre le Sud et le Nord qui remplace peu à peu le hiatus Est/Ouest des années 1990/2000. La lecture de la presse populaire de nos voisins du Nord devrait nous inciter à ne pas trop jouer sur nos propres ressentiments…

« Communauté d’imaginaire »

Mais ce que révèle ce fossé, au-delà des enjeux du moment, c’est bien l’absence – depuis l’origine – d’une véritable « communauté d’imaginaire » européenne, par-delà les frontières nationales : cette communauté qui fait, selon la célèbre analyse de Benedict Anderson, que « les membres, même de la plus petite nation, ne connaîtront jamais leurs compatriotes, ne les rencontreront pas, et que pourtant dans l’esprit de chacun d’entre eux, vit l’image de leur communion ».

Or, faute de ces liens « imaginaires » (mais nullement fictifs !), il est vain d’attendre une solidarité poussée entre des Européens qui s’ignorent et ne partagent pas entre eux ce « fellow-feeling » dont parle John Stuart Mill. A fortiori de véritables « sacrifices » envers les autres sont exclus car seule une mémoire partagée de « ce que l’on a souffert ensemble », comme le rappelle Renan, peut les justifier.

Qui dit mémoire dit récit : c’est-à-dire un discours précisément destiné à l’imagination et traitant de façon inclusive de la continuité temporelle et identitaire d’une communauté. Or, si un tel récit est absent de la construction européenne, c’est pour une raison bien simple : les bâtisseurs successifs de l’Europe n’en ont pas voulu.

Une alliance anti-européenne objective

Deux facteurs y ont contribué:

- la force des réticences nationales, particulièrement dans les grands pays où l’identité nationale s’est construite en opposition radicale aux ensembles supranationaux (Empire germanique, Eglise catholique). C’est le cas de la France et de l’Angleterre, où le récit national, se voulant exclusif, ne laisse guère de place à toute idée d’appartenance à une autre communauté. Il est frappant de constater que les pays fédéraux ou quasi fédéraux, de l’Allemagne à l’Espagne en passant par l’Italie, sont bien plus à l’aise avec le sentiment européen.

- inversement le rejet de toute « politique identitaire », censée avoir allumé les grands brasiers des deux guerres mondiales, voire même le refus de la notion « d’identité » aux relents « crypto-fascistes » et synonyme de « stigmatisation ». Même si ceux qui la dénoncent exigent simultanément la pleine reconnaissance, y compris sur le plan juridique, de… l’identité de « l’Autre ». On reconnaîtra là le discours « multiculturel » avec sa contradiction interne.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de constater ainsi que nationalistes et multiculturalistes sont, pour des raisons strictement opposées, des alliés objectifs et efficaces dans l’inhibition de tout grand récit européen.

Nation, quand tu nous tiens !

D’où le consensus si frappant lorsque la question est évoquée dans le débat européen : il n’est pas question, dit-on partout, de « reproduire » le schéma du « nation building » dans la construction européenne !  D’où le rejet à Lisbonne de tous les emblèmes européens, hymne et drapeau compris, d’où les discussions byzantines autour de l’euro pour éviter toute référence aux grandes figures européennes sur les nouveaux billets ; d’où, enfin et surtout, la quasi abstention de l’Union dans les deux domaines où se forgent précisément les identités collectives : la culture et l’éducation.

Là est le nœud du problème et le cœur d’une confusion fondamentale. Habitués que nous sommes –particulièrement en France – par plus deux siècles d’expérience politique et culturelle à l’hégémonie du discours national(iste), nous ne parvenons plus à saisir que toute « communauté d’imaginaire » n’est pas nécessairement nationale. L’idée d’une communauté supérieure aux appartenances diverses est précisément l’une des clefs de la civilisation européenne, ancrée dans le triple héritage d’ « Athènes, Rome et Jérusalem », pour reprendre le triptyque de Valéry : Athènes ou la communauté culturelle de tous les Grecs ; Rome ou la communauté juridique de l’Empire ; Jérusalem ou la communauté religieuse du monothéisme judéo-chrétien.

Ce qui n’exclut en rien, contrairement à ce que pensent les pourfendeurs de la « stigmatisation », les Musulmans, dont la tradition sait parfaitement combiner allégeances locales et appartenance supérieure à l’Umma… et pour qui Jérusalem est aussi ville sainte !

Récit commun et non récit unique

Autrement dit, ce qui est en jeu c’est la possibilité d’un grand récit commun – non pas d’un récit unique – faisant la part aux différents niveaux de communauté d’appartenance. Sans remettre le moins du monde en cause la légitimité des loyautés nationales – et régionales -  l’horizon européen est une dimension identitaire aisée à mettre en valeur : pour peu que nous renoncions à la délicieuse habitude française d’annexer purement et simplement, de Rousseau à Picasso en passant par Lully et van Gogh, Huygens et Marie Curie, les grands étrangers de notre propre culture ; et pour peu que nous renoncions aux oppositions simplistes et à une « exception » fondée sur l’ignorance des autres (à commencer par leur langue).

Non, notre cher « classicisme » n’est pas l’opposé du baroque mais en est une variante ; non les Lumières ne sont pas « nées en France » mais dans la « République des Lettres » paneuropéenne ; non, « La République » n’est pas une exception française mais la traduction française de la modernité politique…

La leçon d’Orwell

Ne nous y trompons pas : sans la perception de ce fond commun, nul avenir partagé. « Qui commande le passé, disait Orwell, commande le futur ; qui commande le présent commande le passé ».  Sans récit partagé, l’Europe ne maîtrisera ni son passé, ni son présent, ni son avenir…

Interrogés par l’eurobaromètre, les citoyens européens ne s’y trompent pas : à 56% ils déclarent s’éprouver eux-mêmes à la fois européens et nationaux de leur pays ; et ils mettent largement en tête parmi les facteurs de nature à renforcer la citoyenneté européenne… la culture et l’éducation ! Et si, sur ce point comme sur d’autres, on les écoutait ?

Christophe de Voogd

 

Retrouvez l’interview de Dominique Reynié : « l’austérité et l’effort ne constituent pas un récit politique »

 

Crédit photo :  Honou

 

Qu'en pensez-vous?