Popularité : le dévissage des deux têtes de l’exécutif

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Par Pascal Perrineau (Professeur des Universités à Sciences Po, chercheur au CEVIPOF)

En ce début septembre, jamais l’horizon de la confiance vis-à-vis d’un Président de la République n’a été aussi dégradé. Seuls 13% des personnes interrogées par la SOFRES pour le denier baromètre politique du Figaro Magazine déclarent faire confiance à François Hollande pour « résoudre les problèmes qui se posent en France actuellement ». Dans le 28ème mois suivant leur élection, 39% des Français faisaient encore confiance à Nicolas Sarkozy, 36% à Jacques Chirac (élu en 2002), 45% à Jacques Chirac (élu en 1995), 55% à François Mitterrand (élu en 1988) et 43% à François Mitterrand (élu en 1981). Le dévissage du Président de la République dans l’opinion publique est bien exceptionnel et semble entraîner avec lui un Premier ministre dont la popularité aura peut-être été très éphémère. De juillet à septembre, la cote de confiance de Manuel Valls s’est littéralement effondrée (-14 points) et rejoint la cote de confiance d’un des Premiers ministres les plus impopulaires: Edith Cresson qui, six mois après sa nomination en juin 1991, ne rassemblait déjà plus que 30% des Français. Six mois après leur nomination à Matignon, Jean-Marc Ayrault, François Fillon, Dominique de Villepin et Jean-Pierre Raffarin étaient respectivement à un niveau de 34%, 44%, 45% et 56% de confiance. Cependant, alors que la confiance vis-à-vis du Président de la République est en voie de quasi-disparition chez les jeunes (8%), dans les couches populaires (8% chez les employés, 10% chez les ouvriers) ainsi que dans l’électorat centriste et de droite, le Premier ministre résiste davantage bien que l’érosion de la confiance à son endroit soit vertigineuse chez les jeunes (-24) et dans l’électorat UDI (- 23). Manuel Valls domine François Hollande dans toutes les catégories de la population et contredit la thèse d’une popularité primo-ministérielle dominée par la popularité présidentielle. Il faut bien reconnaître que cette thèse valable jusqu’à la fin des années 1990 n’a aujourd’hui plus beaucoup de réalité.

Depuis les débuts de la Vème République, la popularité des Présidents de la République et des Premiers ministres a été régulièrement mesurée par l’IFOP (« Etes-vous satisfait ou mécontent de …. comme Président de la République ? de … comme Premier ministre ? »). De manière continue, de 1959 à 1997, la popularité annuelle moyenne du Premier ministre a été inférieure de 9 points à celle du Président en termes de satisfaction (et supérieure de 5 points en termes de mécontentement). Les trois premiers ministres du général de Gaulle (1959-1969), Michel Debré, Georges Pompidou et Maurice Couve de Murville avaient une popularité bien moindre que celle du Président de la République. Ce fut le cas également pour Jacques Chaban-Delmas et Pierre Messmer sous la présidence de Georges Pompidou (1969-1974) puis de Jacques Chirac et Raymond Barre sous celle de Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981). Sous les présidences de François Mitterrand (1981-1995), la « règle » de la domination présidentielle fut respectée même si elle connut quelques brèves exceptions avec Laurent Fabius et Pierre Bérégovoy et bien sûr avec Edouard Balladur, premier ministre de cohabitation de 1993 à 1995. Puis sous les présidences de Jacques Chirac, le système se dérégla davantage, Lionel Jospin étant plus populaire que le Président en 1997, Jean-Pierre Raffarin renouvelant la performance en 2002 et Dominique de Villepin en 2005. Ainsi, la théorie du « fusible » qui voulait que le Premier ministre protège le Président de la République du courant néfaste de l’impopularité n’est plus de mise. Non seulement, les Présidents de la République sont de plus en plus impopulaires, ils peuvent changer de Premier ministre et pourtant continuer leur lent processus de délitement de popularité mais aussi, de manière de plus en plus fréquente, leurs Premiers ministres sont davantage populaires qu’eux-mêmes. Au cours des dix dernières années, la popularité primo-ministérielle a dominé à sept reprises celle du Président de la République. Seul Jacques Chirac, en 2004 et 2006, et Nicolas Sarkozy, en 2007, ont encore réussi à maintenir une primauté présidentielle sur le terrain de la popularité. Mais très vite, les Premiers ministres ont fait l’objet d’une popularité nettement plus importante (François Fillon de 2008 à 2011) ou légèrement plus importante (Jean-Marc Ayrault de 2012 à 2013). La présidence Hollande n’a fait qu’accentuer la tendance puisque depuis plus de deux ans, la popularité présidentielle n’a jamais dépassé, en moyenne annuelle, celle de son premier ministre et que le différentiel entre la popularité de celui-ci et celle du Président n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. Sur les six derniers mois, la satisfaction vis-à-vis de Manuel Valls (popularité IFOP pour le Journal du Dimanche) est en moyenne supérieure de 30 points à celle exprimée vis-à-vis du Président. Cela a permis au Premier ministre d’échapper pour l’instant à l’impopularité record qui a marqué certains gouvernements sous la Vème République (Raymond Barre de septembre 1976 à avril 1981 ; Edith Cresson de juin 1991 à mars 1992 ; Alain Juppé de mai 1995 à mai 1997 ; Dominique de Villepin de juin 2005 à avril 2007 ; Jean-Marc Ayrault de mai 2012 à mars 2014) mais l’on sent bien que la grogne monte et que la chute libre de la popularité présidentielle peut entraîner dans son sillage celle de son Premier ministre. Si la popularité primo-ministérielle n’est plus dominée par celle du Président, elle lui reste profondément corrélée pour le meilleur et pour le pire. Et pour l’instant, pour les deux têtes de l’exécutif c’est le pire qui s’annonce et déjà s’exprime.

La crise économique et sociale, les promesses inconséquentes des campagnes électorales prolongées par des annonces à répétition qui entrent en violente contradiction avec les réalités vécues ainsi que le temps court du quinquennat instauré en 2002, sont en train de « chauffer à blanc » une démocratie déboussolée et impatiente où la popularité de ceux qui nous gouvernent est très vite mise à mal pour laisser la place à l’expression brute de toutes les défiances et de tous les rejets .

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