Peut-on vivre sans croire?

Slavoj Žižek, De la croyance, Actes Sud, 2011

On sait que l’album de BD Quai d’Orsay, savoureuse chronique diplomatique parue sous la signature de Blain et Lanzac, connaît depuis plusieurs mois un succès mérité. Le héros y décrit ainsi le ministre des Affaires étrangères Taillard de Worms, dont il est la plume :

« Il emmène ses ennemis dans un monde parallèle pour les vaincre, un monde dans lequel il est le plus fort, là où personne ne comprend ses règles. […] C’est l’arme de l’irréel. Il invente trois ou quatre concepts sans trop savoir ce qu’il va dire. Il répète ça partout jusqu’à ce que tout le monde en soit persuadé, sans comprendre exactement ce que ça veut dire. Y compris lui[1]. »

Le philosophe slovène non conformiste Slavoj Zizek a plus d’un point commun avec ce personnage de fiction…

Une pensée insaisissable et toujours en mouvement

La rigueur intellectuelle n’est pas en effet la qualité première de la pensée zizekienne! De la croyance ne fait pas exception. Zizek y change de position théorique de chapitre en chapitre et même parfois de page en page. Il ne définit que rarement les concepts qu’il utilise. Il passe avec hardiesse et non sans humour parfois, des grands noms de la philosophie française contemporaine ou de Heidegger et Hegel à des exemples tirés de la culture populaire. Bref, il donne du fil à retordre aux amateurs de structures cohérentes et de raisonnements construits.

Difficile donc de savoir s’il s’adresse à un public de spécialistes -ceux-ci tiqueront sans doute devant ses ellipses théoriques- ou, comme son éditeur l’explique, au grand public cultivé. Ce dernier risque en effet d’être désorienté par ce style à la fois déclamatoire et par moments très érudit.

Ces remarques font écho aux critiques acérées de O’Neill (en 2001) et Harpham (2003). Elles donnent aussi raison au psychanalyste Ian Parker (2004) qui voit dans la pensée de Zizek une volonté de mise à l’épreuve de nos propres suppositions idéologiques, plutôt qu’un désir d’explication du monde ou de résolution d’une question. Pour le formuler aimablement, la pensée de Zizek est toujours en mouvement et comme insaisissable.

Croire en Lacan ?

Dans cet ouvrage, Slavoj Zizek poursuit sa route intellectuelle en faisant dialoguer la psychanalyse lacanienne et la théorie critique autour du concept de la croyance. Cette approche très largement centrée sur Lacan peut laisser perplexe. On connaît en effet les roueries -pas toujours très convaincantes- du psychanalyste français ; d’autre part, on peut discuter la pertinence d’un usage politique et social de concepts initialement présentés et développés pour l’analyse thérapeutique.

En procédant ainsi, Slavoj Zizek pose néanmoins la question fondamentale de la nature, de la présence et de l’espace donnés à la théologie et la croyance dans la culture occidentale contemporaine. Il sait trouver des exemples percutants dans tous les champs du savoir et continue une réflexion vaste sur notre rapport à l’idéologie.

Un Occident oublieux des grandes traditions judéo-chrétiennes

L’auteur estime que la société occidentale contemporaine oublie les grandes traditions religieuses judéo-chrétiennes et que l’Homme s’y est malgré lui résolu à ne se concentrer que sur sa petite personne. A partir de ce point de ce constat, Zizek développe une réflexion double.

La première partie porte sur la croyance comme tentation naturelle. Le philosophe revient sur l’illusion nécessaire dans ce que Lacan appelle le « grand Autre » (ordre symbolique ou substance spirituelle), qui permet aux individus saisis par l’angoisse de se conformer à une règle commune (politique, sociale, religieuse, etc.).

Cette fiction symbolique est utile mais est mise à mal par ce qu’il désigne, dans un deuxième axe de réflexion, comme la culture capitaliste contemporaine, qui se distinguerait par sa brutalité. Pauvre « capitalisme », accusé de tous les maux…

Zizek dénonce surtout l’avancée d’une pensée new age asiatisante sans spécificité culturelle particulière, qui se présenterait comme le remède aux tensions stressantes des dynamiques capitalistes. Bref, un véritable « opium du peuple ». Cette coquille vide fétichisée proposerait de fausses options de liberté et de fausses alternatives, qui ramèneraient les individus à oublier leurs traditions et les grands récits fondateurs et mobilisateurs de nos sociétés.

Croire, c’est vouloir contre l’évidence

Pour Zizek, un anti-empirisme radical est au cœur de la croyance, soit l’assertion d’une volonté contre l’évidence. Une femme implore son mari, qui vient de la trouver au lit avec son amant, de croire ses paroles (à elle) plutôt que ses sens (à lui) : c’est la croyance.

Zizek déplore que cette croyance soit si peu discutée, si souvent oubliée dans le débat politique et mise en parenthèse dans nos sociétés postmodernes, qui reposeraient selon lui sur un coupable déni d’autorité. Le manque d’interdits formulés par le « grand Autre » déboucherait sur la promotion de libertés de choix factices qui interdiraient au sujet de pouvoir évoluer ou se réinventer. La réflexivité inhérente au sujet se manifesterait dès lors sous forme de paranoïa et de narcissisme.

Quand Zizek retrouve (un peu) René Girard

Or les religions judéo-chrétiennes, en dépit de leurs défauts intrinsèques -Slavoj Zizek n’est pas croyant-, permettraient au contraire d’élaborer une éthique de la réinvention de soi.

Zizek souligne à cet égard que la religion juive est celle d’un cruel surmoi tandis que celle des chrétiens est incapable de persister dans le monothéisme pur : les chrétiens régresseraient nécessairement vers un récit mystique obscurcissant l’altérité de la Chose Divine. Et les musulmans ? Dans la perspective, ils cumuleraient les défauts des juifs et des chrétiens.

Le philosophe choisit cependant de soutenir une forme de christologie qui, en particulier grâce à la notion intrinsèque de sacrifice du fils de Dieu, serait la plus à même de tirer l’individu de son conservatisme cynique et pessimiste pour une forme encore à définir de praxis concrète et optimiste. Ces réflexions font écho, pour le lecteur, à celles de René Girard. On ne s’attendait pas à trouver Zizek si proche de l’auteur de La violence et le sacré

Mais le philosophe slovène se distingue en ce qu’il estime que l’individu est inévitablement enserré dans les mailles de l’indifférence et du langage. Et, pour revenir à un vocabulaire issu de la psychanalyse, que le moi mais surtout le ça et le surmoi sont des produits du langage, aussi fictionnels que des personnages de roman.

Le philosophe et la question du langage

En conséquence, l’entreprise de Zizek revient à « penser l’impossible et est [de ce fait] vouée à l’échec, comme en témoigne l’impossibilité de comprendre ces textes en les soumettant à l’exercice d’une lecture attentive, ligne à ligne[2] » : c’est ce que souligne à juste titre le professeur de philosophie Gary Gutting.

Pour les contempteurs de Zizek, cette vaine ambition ne peut que produire une oeuvre « lourde, contournée, arythmique », comme l’a écrit Christopher Bray dans le Guardian. Elle est en tout cas est impossible à paraphraser ou à expliquer totalement et doit donc se comprendre bien plus comme une forme de poésie, que comme une réelle philosophie.

Où on en revient à Taillard de Worms, dans la  BD déjà citée… L’effet produit par ses discours sur les autres y est en effet décrit comme suit : « Il t’élève au-dessus de toi-même et tu perds tes repères […car selon lui] une bonne négociation, c’est quand les mecs d’en face ont la berlue[3]. » Le texte de Zizek produit la même impression sur le lecteur.

Bref, pour un philosophe dénonçant la désorientation de la pensée et « le besoin de philosophie pour se frayer un chemin dans le désert du réel et le chaos du monde[4] », cette obscurité de l’œuvre est plus qu’un détail…

David Vauclair

Notes

 


[1] Quai d’Orsay, chroniques diplomatiques de Christophe Blain et Abel Lanzac, Dargaud, 2010, p. 61.

[2] Thinking the Impossible. French Philosophy Since 1960 de Gary Gutting, Oxford University Press, 2011.

[3] Quai d’Orsay, chroniques diplomatiques de Christophe Blain et Abel Lanzac, Dargaud, 2010, p. 62.

[4] http://www.philomag.com/article,entretien,slavoj-iek-il-est-permis-de-ne-pas-jouir,294.php

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