Refonder l’école : une occasion manquée ?

25.01.2013Refonder l’école : une occasion manquée ?

Alors que Vincent Peillon doit prochainement présenter officiellement son projet de loi sur la refondation de l’école, il semble bien, à la lumière de ce qui en a déjà été dévoilé dans la presse, que ce dernier ne soit pas à la hauteur de l’enjeu, même si l’on pourrait s’accorder sur la nécessité de réembaucher des personnels dans le primaire et de repenser les rythmes scolaires. Pourtant, malgré la modestie des réformes annoncées, le ministre se heurte déjà à une opposition syndicale forte comme si, en matière d’éducation, la France était condamnée à d’interminables et stériles querelles et donc au statu quo.

Les débats sur l’école renvoient trop souvent à un affrontement binaire et caricatural.  Pour les uns, les enseignants n’arrivent plus à remplir leur mission, faute de moyens quand, pour les autres, toute réforme du système bute immanquablement sur le conservatisme de la profession. Dans le domaine pédagogique, les « Anciens » veulent en revenir au cours magistral tandis que les « Modernes » proposent d’enseigner « autrement », sans jamais préciser en quoi cela consiste.

L’école prisonnière des affrontements politiques

Au-delà de ces grossières querelles pédagogiques, l’école est de longue date, en France, un sujet d’affrontement politique. Elle oppose naturellement majorité et opposition. Elle fait aussi partie de ces quelques sujets qui ont l’étrange capacité de diviser les membres d’un même camp politique. L’on se souvient que lorsque Lionel Jospin était à Matignon, Claude Allègre et Jean-Pierre Chevènement s’opposaient radicalement sur l’enseignement avec les conséquences électorales que l’on sait.

Or, il est peu probable que ces questions méritent un traitement politique au sens partisan du terme. D’autant que la situation de l’enseignement en France fait aujourd’hui l’objet d’un large consensus.

Des problèmes bien connus

De fait, les principaux problèmes de l’école sont connus de tous.

L’échec scolaire est le plus scandaleux d’entre eux. La France laisse sortir chaque année du système éducatif 150 000 jeunes sans diplôme et un nombre toujours plus important d’élèves arrivent en sixième sans maîtriser les savoirs fondamentaux – les futurs 150 000 certainement.

Pour un nombre croissant de professeurs, leur métier est devenu  une gageure. Dans beaucoup de classes, il est devenu impossible de faire cours. De nombreux enseignants songent à démissionner et de moins en moins de jeunes diplômés souhaitent embrasser cette profession, autrefois attractive.

Enfin, l’enseignement français est profondément inéquitable. La France, forte de ses grandes écoles où domine largement la reproduction sociale, forme très bien ses élites, beaucoup  moins bien ceux qui ne peuvent prétendre y accéder.  En atteste le chômage des jeunes qui atteint des niveaux insupportables.

La culture de l’échec

Derrière ces dysfonctionnements affleurent deux défauts majeurs du système français d’éducation. D’une part, l’orientation des élèves se fait par l’échec quand l’école devrait accompagner chacun vers des formes variées de réussite.  Parallèlement, l’école se montre aujourd’hui incapable de transmettre  à tous ses élèves les savoirs fondamentaux sans lesquels aucune intégration professionnelle n’est possible.

Une filière professionnelle dévalorisée

L’école, au lieu de conduire chaque élève vers sa propre réussite, a créé artificiellement deux voies d’inégale valeur. La filière générale et les enseignements abstraits qui y conduisent sont survalorisés – depuis trente ans rien n’a entamé la suprématie de la série S, tandis que, symétriquement, les filières technologiques et professionnelles sont discréditées. Alors que leurs débouchés professionnels ne sont plus à démontrer, ces dernières font encore figure de pis-aller, où sont dirigés ceux qui auraient échoué à intégrer la filière générale.

Ainsi, en France, la sélection des élites se fait aux dépens de la réussite de tous. Vieille histoire dira-t-on. Sans doute, mais ce qui ne posait guère de problème dans la société du XIXè siècle est devenu un lourd handicap dans celle de la connaissance et de l’adaptation permanente.

Des réponses politiques inadaptées

Face à ces problèmes profonds, liés au sens même de la mission de l’école, les réponses proposées demeurent prisonnières d’une logique comptable. Les uns proposent d’augmenter les moyens, de réduire le nombre d’élèves par classe et d’alléger les emplois du temps, tandis que les autres n’ont pour seul programme que de faire travailler davantage les enseignants.

Augmenter le nombre des professeurs, changer les rythmes scolaires permettra certes ici ou là de diminuer les effectifs. Mais est-il davantage possible de faire cours à vingt-cinq qu’à vingt-huit, si les vingt-cinq ne savent pas pourquoi ils sont là ?

Quant à l’augmentation du temps de travail des enseignants dans leur établissement, elle cache en réalité une redéfinition de leurs missions sans doute indispensable mais en soi insuffisante. Ajoutons que, mal présentée et mal justifiée, elle ne peut qu’être prise pour une provocation  par une profession dont le temps de travail a augmenté ces vingt dernières années tandis que ses conditions de travail et de rémunération se dégradaient.

L’OCDE a ainsi montré que les professeurs français étaient parmi les plus mal rémunérés des pays développés. Quant aux conditions de travail, tous les parents d’élèves connaissent les éléments qui expliquent leur détérioration : classes surchargées, banalisation de la violence, crise de la transmission du savoir à l’heure des nouvelles technologies, nominations sur plusieurs établissements. Comment dans un tel contexte enrayer la crise des vocations ? En décrétant qu’enseigner est un « emploi d’avenir » ?

La refondation de l’école, une méthode

Comment sortir des éternels affrontements qui minent les chances d’évolution de l’école – et des élèves ? Le consensus social envisageable sur les problèmes et l’inadaptation des réponses apportées par les politiques rend paradoxalement urgente et possible une véritable refondation de l’école.

Alors que faire ? En revenir à Jules Ferry !

Dans le fond, depuis les années 1880, soit beaucoup plus d’un siècle, nous avons oublié de nous poser les cinq questions auxquelles l’école de la Troisième République avait su répondre en son temps. 1) Que faut-il enseigner ? 2) A qui ? 3) Comment ? 4) Avec qui ? 5) Pourquoi ?

En suivant cette « méthode Ferry », de profonds changements peuvent et doivent être conduits. Il faut cesser de dire sans faire et, ce qui est encore plus fréquent, de faire sans dire.

L’École mérite mieux que le traitement qui lui a été infligé depuis trente ans avec les résultats que l’on sait.  Après tout n’est-ce pas la tâche du politique que de parvenir à faire triompher l’intérêt de tous malgré la coalition des intérêts catégoriels ?  La stratégie de la gauche revenue au pouvoir qui consiste d’abord à donner des gages aux syndicats, sans pourtant les satisfaire – les fameux soixante mille postes – est –elle la bonne ? Il est permis d’en douter.

V. Feré

Crédit photo: Flickr, cogdogblog

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