Pause : comment trois ados hyper-connectés et leur mère ont survécu à six mois sans le moindre média électronique.

« Vous avez trois cents amis sur Facebook et quatre cent cinquante followers sur Twitter, mais à quand remonte le dernier dîner en famille où vous avez eu une vraie conversation avec vos enfants ? Le monde va-t-il vraiment s’arrêter de tourner si vous éteignez votre smartphone ? »

Susan Maushart, docteur en sociologie des médias à l’Université de New York, ose une expérienceoriginale: accompagner ses enfants « natifs du numérique », dans une déconnexion complète. Une expérience qui, au-delà des enseignements empiriques, bouleversera totalement la vie de l’auteur.

 

Qui sommes-nous et pourquoi nous avons appuyé sur pause. 

 

Susan Maushart ne s’est pas lancée dans cette aventure par hasard. Depuis plusieurs années, le constat s’imposait, implacable : les médias électroniques agissaient comme des aimants : « un champ des forces qui les séparait de plus en plus de ce que mon fils appelait ironiquement la v.v « vraie vie ». Une expérience qui démarre sous forme de purge, une cure de désintoxication numériquequi bouleverse les emplois du temps, les habitudes, mais aussi les esprits, la façon de manger, les interactions avec les amis. « Elle a modifié la saveur et la texture de notre vie familiale (…) ce livre et notre récit de voyage, notre dithyrambe, notre voyage du pèlerin slash Walden, slash Lonely planet sans google ». 

 

L’ennui expliqué aux débutants. 

 

Dès les premières minutes de ce matin « black-out »déconnecté, le choc est instantané : réveil au chant des oiseaux, pas de son parasite, plus de MTV et de plus faux rires des émissions de variétés. « Les mots de Thoreausur le pouvoir salvateur de la quiétude me revinrent en mémoire : il y a de nombreuses belles choses que nous ne pouvons pas dire si nous avons à crier ». L’auteur va jusqu’à remettre en question l’impératif moral qui veut que les enfants soient constamment occupés, submergés de gadgets hightech dont la seule finalité était de tuer un ennui pas si inutile que cela.« Avant l’expérience, j’avais déjà commencé à me demander si nous ne confondions pas « être connecté », avec « être éveillé ». Ne faudrait-il pas faire de l’ennui, de son étude et de sa contemplation, une activitéen soi ? Autre problème intimement lié à la diffusion des nouvelles technologies, la frontière évanescente entre les activités de travail et de loisir, entre le mail professionnel consulté depuis le lit, ou le post Instagram publié pendant une réunion professionnelle. « Plus la proportion du temps de travail par rapport au temps de loisir décroit, plus les loisirs eux-mêmes deviennent problématiques – et c’est une question à laquelle les gens pensent rarement lorsqu’il est question d’équilibre entre travail et vie personnelle ». Et si le droit à ne pas s’ennuyer était devenu le substantiel principe fondateurde notre Constitution Numérique ?

 

Perdre Facebook et avoir des amis à l’ancienne. 

 

Au mois de février, à la huitième semaine de l’expérience, Susan Maushart enrichie son analyse d’un entretien de mi-parcours :« Au jour d’aujourd’hui, pensez-vous que l’expérience à des conséquences positives ? » – « Je crois que nous sommes plus proches les uns des autres. En tant que famille. Ouais, ça c’est sur » – « Pourquoi à ton avis ? » – « Parce que nous nous parlons davantage. C’est genre, heu… « Tiens, y a des gens dans cette maison. Allons leur parler ! ». Maintenant, Suss et Bill viennent dans ma chambre. Il y avait des années qu’ils n’avaient pas fait ça ». Un des plus grands paradoxes de l’âge de l’information saute aux yeux de l’auteur : plus nous avons accès à des données, plus nous devenons stupides : de quoi questionner la portée et l’utilité de notre « réseautage social » à outrance. « Nous sommes devenus ce que le dramaturge Richard Foreman appelle des « individus crêpes » : minces et largement étalés sur le vaste réseau d’informations auquel ils ne peuvent accéder qu’à partir de leurs ordinateurs portables ». Pour les observateurs les plus optimistes, notre tissu social n’est pas en train de s’effilocher, mais il est en train de se redessiner, de redéfinir la façon dont nous nous connectons et interagissant les uns avec autres. C’est un autre des paradoxes de nos sociétés hyper-connectées : nous sommes mieux équipés et en capacité de communiquer simplement les uns avec les autres et parallèlement, en danger clair et pressant d’oubliercomment être proches et liés les uns aux autres.

 

Mange, joue, dors. 

 

Susan Maushart compare sa famille à des tournesols, qui, au lieu de se tourner vers le soleil, se sont peu à peu tournés vers les écrans. Dans ce même lapse de temps, la fonction socialedes repas de famille avait totalement disparue. « Les différents membres de la famille s’étaient mis à grignoter ceci et cela, sur le chemin de l’école, ou à l’entraînement de sport, ou pendant leurs diverses activités sociales ». Au cours des quinze dernières années, la révolution numérique, bien qu’elle ne soit pas à l’origine de l’amorphitude des plus jeunes, contribue à son intensification. « L’explosion des outils de connexion (on voudrait dire de communication) qui a créé le mode de vie « en ligne non-stop » des natifs numériques a aussi fait détoner tout un champ de mines, qui laminent certains cadres sociaux et certaines règles de comportement individuel déjà bien mal en point ». L’amorphitude des jeunes générations n’est plus un trait de caractère exceptionnel, mais une normedominante chez les plus jeunes internautes.

 

Le retour du natif numérique. 

 

Les lycéens américains qui ont lu« Se distraire à en mourir »de Neil Postman, classique de l’analyse de la culture de la télévision, sont tous encouragés à se lancer un défit : oser un « jeûne médiatique » d’une durée de vingt-quatre heures « pour faire part eux-mêmes l’expérience de certaines idées du livre ». La plupart échouent. Pour l’auteur, cette déconnexion est l’occasion de retrouver sa famille, dessoudée de ses jouets numériques. « Nous avons cherché autour de nous des points d’ancrage d’un genre nouveau et nous nous sommes trouvés les uns les autres ». La seule façon de tirer profit de l’expérience de cette parenthèse déconnectée était le retour au point de départ, le réveil du « natif numérique ». « Comme l’écrit Thoreau dans sa conclusion, peut-être me semblait-il que j’avais plusieurs vies à vivre, et ne pouvais plus donner de temps à celle-ci ».

Farid Gueham

Pour aller plus loin :

-       « Suivre une cure de digital détox »psychologie.com

-       « Walden ou la vie dans les bois »,Henry David Thoreau, gallimard.fr

-       « Henry David Thoreau : Walden ou la vie dans les bois »franceculture.fr

-       « Petit éloge de l’ennui », Odile Chabrillac, fnac.com

-       « Prêtons attentions à l’ennui », Lemonde.fr

-       « Et si le numérique nous rendait tous idiots »,lesechos.fr

-       « Les jeunes de plus en plus accros à internet »leparisien.fr

 

Photo by Jono on Unsplash

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