La France dans le « miroir » allemand.
Cette « relation spéculaire » (Pierre Nora) a été inaugurée en fait du côté… allemand et remonte à la fin du XVIIIème siècle et à la protestation de Herder contre l’arrogance universaliste des Lumières françaises. Il invitait les Allemands à « recracher la vase immonde de la Seine » et à parler leur langue (« Ô Allemands, parlez allemand ! »). Le contentieux prit un tour  politique au début du siècle suivant lorsqu’en réponse à l’invasion napoléonienne, Fichte pressa ses –pas encore – compatriotes dans son célèbre Discours à la nation allemande (1807) de prendre conscience d’eux-mêmes et de retourner contre l’envahisseur la toute puissance de l’arme politique de la modernité : le nationalisme. L’ère de la confrontation des armées et des idées avait sonné entre les deux pays, illustrée, après l’effondrement français de 1870, par « la crise allemande de la pensée française » (Claude Digeon). A leur tour les intellectuels français scrutèrent les raisons de la supériorité allemande  (l’enseignement au premier chef)  pour lancer, – déjà ! – les vastes réformes indispensables pour relever le défi. Et les deux pays d’aller jusqu’à construire par antithèse leurs modèles nationaux respectifs : la « nation-héritage » fondée sur la langue et la culture là-bas, la « nation-contrat » fondée sur le vivre-ensemble et l’adhésion politique chez nous. Lecture simpliste et fautive de Fichte et de Renan mais peu importe : l’imaginaire collectif s’en était emparé !
Après les deux grands massacres de 14-18 et 39-45, si bien préparés par un tel échauffement des esprits, la relation spéculaire s’est déplacée sur le terrain économique, où le « miracle allemand » fit l’objet de toute l’attention de la technostructure française et inspira bien des politiques, de l’équipement autoroutier au « Franc fort ».

Pauvre Allemagne !
Nous y sommes encore et plus que jamais :   désormais la question porte sur la compétitivité et en particulier le coût du travail.  « Les salaires ont baissé de 20% en Allemagne », «  la précarité explose en Allemagne » ! Il fallait s’y attendre : l’exemple allemand invoqué par Nicolas Sarkozy pousse ses adversaires à contre-argumenter et à dénoncer le « revers de la médaille ». Tant mieux, si le débat y gagne en profondeur. Mais est-il vraiment servi par des contre-vérités assenées avec tant d’assurance ?

Non, les salaires moyens n’ont pas baissé de 20% en Allemagne mais de 4,2% au cours des dix dernières années. Baisse compensée par les transferts sociaux et fiscaux, de sorte que le revenu moyen a augmenté au final de 1,4% sur cette décennie (source DIW Berlin, Institut Allemand pour la Recherche Economique) ! Rigueur impressionnante certes, mais bien loin de l’apocalypse sociale dépeinte. A écouter certains commentaires, on a l’impression que les travailleurs allemands revivent la condition des ouvriers du Metropolis de Fritz Lang, serveurs misérables et muets de la Machine toute puissante… Et acculant – c’est bien là où l’on veut en venir  – par la concurrence déloyale de leur travail sous-payé le reste de l’Europe à la faillite !
Deux chiffres pour dissiper ces caricatures : le salaire moyen allemand est de 20% supérieur à son équivalent français. La consommation privée en Allemagne par rapport à la production nationale est exactement dans la moyenne européenne (source Eurostat). Non, les Allemands ne sont pas des fourmis surexploitées nous inondant des produits qu’ils n’ont pas les moyens de consommer !

Ce que parler veut dire
En fait la baisse de 20% concerne les salaires touchés par le dispositif dit du  Kurzarbeit (temps partiel), maintenant les salariés en activité moyennant la baisse de leur temps de travail et de leurs salaires, compensée à hauteur de 80% du revenu initial par l’Etat… Soit plus que les 75% maximum – pour une durée maximum de 24 mois -  perçus par un chômeur français.
Autrement dit lorsque l’on invite les Français à rejeter les solutions allemandes, il convient d’être très clair sur le principe et les conséquences d’un tel choix :
-le principe : dénoncer le système du Kurzarbeit,  c’est ipso facto dire sa préférence pour le chômage  payé, encore une fois, au maximum – 75% du dernier salaire, plutôt que pour le travail payé à 80%.
-les conséquences : il faut assumer ce choix en termes de déficit publics, de compétitivité, d’employabilité… et de « précarité » : car préférer un taux de chômage quasiment double à celui de nos voisins (9,8% contre 5,5%), n’est-ce pas opter justement pour cette dernière ? A moins – si les mots ont un sens – que dans l’esprit des défenseurs du « modèle français », le chômage ne soit un véritable statut ? Il est vrai qu’à en juger par sa durée ce pourrait bien être le cas…

Problèmes allemands
Est-ce à dire que l’Allemagne soit à tous égards enviable et à imiter aveuglément ? Nullement : les bas salaires y sont particulièrement… bas, c’est-à dire bien plus éloigné du revenu moyen qu’en France .  La très forte progression des inégalités salariales a abouti à l’essor de la pauvreté (15% de la population) et en particulier de la masse des « travailleurs pauvres », réduits à des « mini-jobs » non protégés par les accords de branche. Le phénomène est sans cesse dénoncé Outre-Rhin, y compris dans la presse conservatrice . La Chancelière s’est d’ailleurs engagée à fixer un salaire minimum dans ces secteurs. Il n’en reste pas moins qu’en matière de pauvreté, la France est au moins au même niveau que l’Allemagne, avec ses 13% de pauvres, dès lors que l’on prend en compte la nette supériorité du revenu médian allemand .

Egalitarisme de pénurie ou dynamisme redistributeur ?
En somme là est le véritable enjeu pour les deux pays. Enjeu depuis longtemps relevé par le libéralisme et qui obséda un Tocqueville ou un John Stuart Mill ; la lutte sans relâche contre la pauvreté, dont toutes les expériences, à commencer par la nôtre, montrent qu’elle ne passe pas par l’égalitarisme dans la pénurie mais par un dynamisme redistributeur.

Christophe de Voogd est responsable du blog « trop libre »