D’un pays à l’autre, les révoltés obéissent au même sentiment

Les similitudes d’un pays à l’autre ne retirent rien à la spontanéité de ces mouvements. Du monde arabe à l’Europe ou à l’Asie, en passant par les États-Unis avec l’opération Occupy Wall Street, chaque action a obéi à un mobile qui lui était propre. Dans tous les cas, la stratégie comme l’organisation se sont définies localement.

Les acteurs de ces mouvements n’en partagent pas moins le même sentiment, celui d’être privés de certains biens dont jouissent d’autres membres de leur société. En Egypte, sous la dictature de Hosni Moubarak, les citoyens considéraient ainsi qu’ils étaient privés de toute participation au pouvoir. En Inde, ils se sentaient privés de l’accès aux ressources dont d’autres bénéficiaient illégalement, comme l’a révélé un certain nombre de scandales récents.

Une approche socio-psychologique

Ce sentiment partagé d’être lésé dans son propre pays a été étudié par les sciences sociales. La théorie de la privation relative est apparue pour la première fois en 1949 dans une enquête socio-psychologique conduite au sein de l’armée américaine. Il y était expliqué que l’insatisfaction des soldats ne découle pas seulement des souffrances objectives qu’ils endurent mais varie selon l’évaluation qu’ils font de leur propre situation en comparaison avec celle des autres. En d’autres termes, l’impression d’être victime d’une injustice est issue d’une comparaison.

Dans un monde interconnecté comme le nôtre, un tel sentiment de privation relative est susceptible d’être décuplé. Aujourd’hui, une personne qui est privée d’un bien peut être informée rapidement du fait que d’autres bénéficient de ce même bien. Grâce aux nouveaux médias, sa frustration peut se transmettre plus largement et plus facilement. Cette personne sait par ailleurs que des actions ont été conduites avec succès pour mettre fin à des injustices semblables. La propension à la révolte est ainsi démultipliée par les nouveaux modes de communication.

La mondialisation de la colère

Une critique répandue de la théorie de la privation pointe le fait que si la majorité des gens partagent le sentiment d’être lésé, tous ne s’insurgent pas pour autant. Comment se fait-il par exemple qu’une majorité de sociétés privées de droits démocratiques ne se soulèvent pas ? En réalité, quelle que soit sa puissance, le sentiment de privation relative ne se traduit par un mouvement social qu’à la condition qu’un événement déclencheur se produise, que cet événement soit capable d’en entraîner d’autres, qui susciteront assez d’émotion au sein du peuple pour qu’il se soulève.

Suivant ce schéma, on peut considérer que la mondialisation a multiplié les chances de révolte. La rapidité des canaux de communication, la facilité de circulation des personnes et de l’argent donnent à « l’événement déclencheur » un impact plus rapide et plus large, qui peut dépasser les frontières. A cet égard, il n’est pas surprenant que, onze jours seulement après que les citoyens tunisiens renversent leur président, 90 000 Égyptiens se soient rassemblés dans les rues du Caire pour protester à leur tour contre un régime despotique et corrompu.

Du Caire à New Dehli, l’écho indien des révoltes arabes

En Inde, la nouvelle du soulèvement des peuples arabes a recueilli un très large écho, notamment du fait des slogans employés. La notion de mouvement social se traduit en Hindi par le vocable andolan (littéralement « balancement d’avant en arrière ») qui fait référence à une action conduite envers soi-même. Cette idée de lutte pour sa propre autonomie se retrouve dans les mots swadesh (avoir « un pays à soi »), saraj (« obéir à sa propre règle ») ou encore mukti (« libération personnelle »).

Des correspondances se sont établies entre la tradition indienne de la révolte et les mots d’ordre des manifestants arabes qui invitaient le peuple à « reconquérir sa liberté » et à « reprendre sa dignité » aux mains du dictateur. Le peuple indien, ébranlé par les révélations récentes sur la corruption massive à laquelle se livrent ses dirigeants, a trouvé dans ces slogans l’expression de sa propre colère. En un sens, les révoltes arabes ont contribué à déclencher les manifestations en Inde.

La réplication du mode opératoire

Les révoltes arabes ont également influencé l’Inde dans le choix du type d’action, celui de manifestations publiques et non-violentes. Cette méthode permet de modifier le rapport de force entre le peuple et le dictateur, en ôtant à celui-ci son arme principale : sa capacité de répression. Ce type de protestation non-violente a été reproduit par l’organisation «L’Inde contre la corruption» au printemps 2011.

Créé par une vingtaine de dirigeants de la société civile indienne, ce petit groupe est parvenu à mobiliser des militants et à organiser des manifestations dans plusieurs villes du pays pour protester contre une proposition parlementaire anti-corruption jugée insuffisante. Le recours à de ces méthodes est inhabituel en Inde, où la démocratie fonctionne relativement bien. Sans le facteur arabe, le désaccord d’une partie des citoyens avec les instances dirigeantes n’aurait pu conduire à de tels événements.

Quand les nostalgiques de Mao imitent les Américains…

Certains Chinois ont réagi de manière surprenante en découvrant le mouvement Occupy Wall Street de cet automne. Devant un tel spectacle, des citoyens nostalgiques des années Mao ont pris conscience de leur propre esprit révolutionnaire. Dans leurs déclarations, ils ont ainsi dénoncé le capitalisme comme une impasse, un système sans avenir, face auquel les Chinois doivent se dresser en prenant exemple sur les Américains. Un tel phénomène illustre encore une fois le phénomène de contagion de la révolte d’un pays à l’autre.

Nouveau paradigme de la mondialisation
Les trois composantes de la mondialisation – la circulation des personnes, de l’argent et des idées – ont ainsi abouti à l’émergence d’une quatrième composante : la mondialisation de la politique. Les représentations de la citoyenneté se déplacent désormais d’une région du globe à l’autre. Les peuples se jouent des frontières, apprennent les uns des autres et agissent de la même manière, en réseaux décentralisés. Ils partagent également la même stratégie : contraindre le gouvernement à la négociation pour aboutir à un changement politique et atteindre des objectifs spécifiques.

La notion de mondialisation politique a jusqu’ici désigné l’influence croissante des discours sur les droits de l’Homme, la lutte contre le changement climatique ou la gouvernance mondiale. Cette définition doit prend aujourd’hui une nouvelle dimension. La reproduction formelle, d’un pays à l’autre, des mouvements sociaux doit en effet être comprise comme le signe et le facteur de l’unification croissante de la sphère citoyenne à l’échelle planétaire.

Miniya Chatterji est sociologue et a crée la fondation « Star-gazers ».

Traduction, Alexis Benoist